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Extraits du chapitre VII

La religion monothéiste

 

Réhabiliter la vérité historique

La pensée judéo-chrétienne, ferment des civilisations occidentales, a modelé nos sociétés et leurs valeurs, brillant autant par ses mérites que par ses excès. C’est pourquoi ceux qui, aujourd’hui encore, promeuvent cette pensée, sinon l’imposent, ne peuvent être exonérés de toute critique. Surtout lorsque les fondements d’une telle pensée sont contestés. Il fut certes un temps où il était facile d’en appeler à la croyance aveugle, au « croyez sans voir ! ». Une époque où, afin de conforter cette croyance, deux précautions valant mieux qu’une, le fidèle était invité à s’inspirer des textes sacrés. Débarrassés des hérésies, ceux-ci lui fournissaient toutes les justifications nécessaires. Mais les méthodes d’investigation modernes ont progressivement permis à ce même fidèle de contester la validité des récits bibliques et, corrélativement, l’intangibilité des dogmes.

Face aux premières manifestations d’incrédulité, le clergé ne put faire moins qu’ajuster la portée du style imagé des textes. Il fut convenu que paraboles et récits allégoriques ne devaient pas être entendus systématiquement au pied de la lettre[1]. On précisa ce qui devait l’être malgré tout. Ce timide contre-feu divisa le clergé et suscita en réaction le développement d’une attitude beaucoup moins conciliante. Ceux qui pressentirent le danger de ces premières concessions optèrent pour un retour intégral aux sources. C’est la situation que nous connaissons actuellement, qui voit un clergé écartelé entre ces deux pôles : souplesse dans l’interprétation ou, au contraire, rigueur extrême ; une rupture qui n’épargne d’ailleurs ni l’islam ni le judaïsme. Mais, à y regarder de près, il importe peu que l’on soit souple ou rigide si la fiabilité des textes qui servent de référence aux religions s’avère douteuse. En ce cas, ces divergences d’appréciations s’apparentent à une querelle sur le sexe des anges. Il est absurde, par exemple, d’ergoter sur les événements fondateurs, voire de se massacrer copieusement au nom d’un même Dieu, si ces événements n’ont jamais existé. Ou si leur interprétation contredit la réalité des faits historiques et modifie leurs conséquences. Seule compte la vérité !

Le clergé progressiste, majoritaire, admet que les textes sacrés seraient un peu romancés mais retraceraient assez justement, dans leur ensemble, les circonstances historiques de l’origine des religions. Cette opinion est pourtant loin d’être démontrée. Et ce refus d’établir la vérité équivaut finalement à cautionner la radicalisation extrémiste. À titre d’exemple, la rétention pendant quarante-quatre ans des quelques huit cents rouleaux esséniens[2] de Qumrân, dits « manuscrits de la mer Morte », illustre cette attitude du refus de la vérité. Il faut dire que le décryptage de ces textes a mis au jour certains apocryphes rejetés par les autorités du Vatican[3]. Et pour cause ! Leur lecture montre que les dogmes chrétiens étaient ignorés à cette époque-là, qui s’achève tout de même soixante-huit ans après la naissance de Jésus-Christ ; elle-même antérieure de quatre à six ans par rapport à la première année de notre calendrier grégorien. Bien pire, on n’y relève aucune mention de ce même Jésus-Christ sur l’existence duquel se fonde la religion chrétienne. Ceci explique le peu d’empressement de l’Église à voir publier de tels documents. Pensez donc ! L’existence du Sauveur de l’humanité, mort sur la croix, n’avait pas suscité le moindre commentaire de la part de ses contemporains, qui plus est de fervents monothéistes. Car les Esséniens, véritables experts en théologie, n’auraient pas manqué de relater en détail la crucifixion de ce Jésus fils de Dieu. Sauf s’ils savaient que cette crucifixion ne concernait pas le messie qu’ils attendaient, et que le christianisme tient pour le sauveur. D’autre part, des écrits gnostiques (une secte hérétique persécutée par les premiers chrétiens) retrouvés en 1945 à Nag Hammadi, en Haute Égypte, présentent eux aussi d’inexplicables lacunes sur les faits historiques relatifs à la vie de Jésus-Christ tels que rapportés dans le Nouveau Testament[4].

Malgré tout, la mise en cause des versions officielles,  tel que l’a autorisé le décryptage des manuscrits de la mer Morte, n’a pas déclenché l’onde de choc que certains redoutaient. À mon sens, ce n’est pas tant que l’exégèse soit réservée aux experts, ou que les bonnes convenances interdisent aux spécialistes de médiatiser le sujet à outrance. Non, c’est beaucoup plus simple et préoccupant à la fois : le contenu des manuscrits laisse le grand public indifférent ; une réaction qui s’inscrit dans ce désintérêt pour la chose religieuse évoqué plus haut. S’y ajoute probablement, chez les croyants, une forme d’auto­censure épaulée par une dissonance cognitive toujours vivace. Sans compter que le climat de crainte instauré par l’intolérance intégriste incite davantage à l’attentisme et à la réserve qu’à la dénonciation des erreurs et des manipulations.

Mais on ne peut exclure que, tôt ou tard, les progrès de la pensée feront table rase des erreurs et des manipulations. Une religion qui saura se réformer préventivement et pratiquer une autocritique constructive, bénéficiera alors d’un net avantage dans le cœur des fidèles. Toutefois, plus qu’un simple dépoussiérage, elle devra se reconstruire et se moderniser à partir des véritables enseignements des pères fondateurs, laissant choir les liturgies complexes et inutiles, les observances injustifiées, autant que les références erronées accumulées au fil des siècles. Le seul retour en arrière qu’on lui concédera sera d’en revenir à sa vocation première : relier tous les hommes en promouvant les vertus de la fraternité et du respect mutuel. Le prêtre, le pasteur, l’imam, le rabbin n’auront plus besoin de jouer sur la corde sensible du communautarisme religieux, facteur de division et de haine. Seule les animera la volonté d’une démarche conjointe, conforme au message des expériences transcendantes vécues par les fondateurs des religions ; expériences abordées un peu plus loin.


[1] À titre d’exemple, certains fidèles croient sincèrement qu’Abraham vécut 175 ans ! Ce qui en ferait un petit enfant comparativement à Noé qui mourut à l’âge de 950 ans ou au grand-père de celui-ci, Mathusalem, qui atteignit 969 ans ! De même, les « créationnistes » sont fermement convaincus que Dieu créa l’univers, exactement comme l’indique la Genèse, il y a guère plus de 6000 ans. Ils se fondent sur les propos de l’archevêque irlandais James Ussher qui, au XVIIè siècle, décréta la date de la création du monde en 4004 avant Jésus-Christ.

[2] Communauté de mystiques hébreux pratiquant un ascétisme draconien, qui vécurent à Qumrân, près de Jéricho, entre le deuxième siècle avant J.-C. et le premier siècle de notre ère. Certains historiens pensent que les Esséniens et les zélotes (groupe religieux qui résistaient par les armes à l’occupation romaine) étaient très liés, voire formaient une même organisation.

[3] Ces manuscrits ont été rédigés entre 200 av. J.-C. et 68 de notre ère. Découverts dans les onze grottes de Khirbet Qumrân en 1947, ils ne seront mis à la libre disposition des chercheurs qu’en 1991 suite à une forte pression internationale. Les apocryphes sont des textes décrétés d’origine douteuse ou jugés comme non inspirés par Dieu, ils ne sont donc pas intégrés aux canons de la doctrine. C’est le cas de certains livres de la Bible dite des Septante, première traduction grecque de l’Ancien Testament hébreu, qui se fit en plusieurs étapes du IIIè siècle avant J.-C. au IIè siècle après J.-C.

[4] Les évangiles gnostiques découvertes à Nag Hammadi, dont celle de Thomas, furent également rejetées par les autorités de l’Église chrétienne.

 

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Beaucoup de messies, un seul élu… contesté

L’histoire du peuple juif illustre ces liens indissociables entre la religion et la politique. Les Hébreux attendaient avec ferveur le messie annoncé par les Écritures qui, venant de la lignée de David, s’installerait sur le trône d’Israël. Le terme messie (de mashiah qui signifie l’oint[5]) désignait le futur roi des Juifs et à ce titre fils de Dieu, comme tous les monarques précédents (à noter que cette filiation divine du souverain se retrouve dans les monarchies de l’Égypte antique). Son rôle consistait d’abord à diriger le royaume, bien sûr, mais aussi à intercéder auprès de Dieu en faveur d’un peuple repenti, privé jusque-là d’un chef éclairé en raison de ses turpitudes passées. En somme, cette attente du messie relevait en premier lieu d’une affaire de politique intérieure, aucunement d’un projet de religion planétaire — le judaïsme, contrairement à l’islam ou au christianisme, n’a d’ailleurs pas vocation à convertir l’humanité à sa cause.

Beaucoup plus tard, le christianisme s’inspirera de l’histoire du peuple juif et d’un agitateur politique, Yehoshuah Ben Youssef — littéralement : Jésus fils de Joseph —, plus connu aujourd’hui sous le nom de Jésus-Christ. Le procès et la mise à mort de Jésus, événement politique local, sera intégré à un fonds légendaire commun à diverses civilisations (persane en particulier : cultes de Zoroastre et de Mithra[6]) qui, après avoir séduit les philosophes grecs, aura la faveur des romains et servira de support au Nouveau Testament.

Mais les premiers transcripteurs de la nouvelle religion ont expurgé les textes hébreux de tout ce qui n’était pas conforme à leur projet. Ainsi ont-ils rajouté des livres entiers à l’Ancien Testament, en ont-ils supprimé des passages conséquents puis créé, de toute pièce, ce Nouveau Testament qui visait à se couper définitivement de la source hébraïque. Jusqu’à y prôner un certain antisémitisme, qui perdure, en accusant les juifs d’avoir fait condamner le fils de Dieu. Mais lequel, à propos ? Car celui que la traduction grecque désigne comme le Christ n’était pas le seul prétendant, loin de là, au titre de messie, futur roi d’Israël. L’histoire du judaïsme recense de nombreux messies et le cas le plus troublant, à cette même époque, reste sans nul doute celui de Barabbas. Condamné à mourir sur la croix aux côtés de Yehoshuah Ben Youssef, cet homme était une personnalité fort populaire en son temps. Et non sans raison. En effet, dans les textes originels en araméen (langue des Hébreux de l’époque), traduits par la suite en copte et en grec, il est écrit que les juifs demandaient au procurateur romain que l’on gracie Barabbas, littéralement le fils (Bar) du père (Abba), ce qui signifiait tout bonnement fils de Dieu[7]. Plus encore, son identité exacte, telle que rapportée dans les évangiles apocryphes de Matthieu (27, 16) était Yehoshuah Barabbas, autrement dit, Jésus fils de Dieu. On comprend donc que le peuple juif ait réclamé à Pilate de gracier Jésus fils de Dieu, à savoir Barabbas.

La référence à ce Jésus-là, qui n’avait pas été sacrifié pour racheter les péchés des hommes, fut évidemment supprimée de toutes les transcriptions ultérieures. Elles évoqueront accessoirement un dénommé Barabbas, infâme brigand et meurtrier, laissant le premier rôle à Jésus-Christ. Selon Christopher Knight et Robert Lomas, auteurs d’une enquête instructive sur les sources mythiques de la franc-maçonnerie[8], ce Jésus Barabbas, fils de Dieu, serait en réalité Jacques, responsable de la communauté essénienne et, surtout, frère du Jésus roi des Juifs, cet agitateur politique condamné à être crucifié[9]. Loin d’être un criminel, le Jésus fils de Dieu libéré par le procurateur romain aurait fort bien pu inspirer la religion chrétienne naissante ; qui n’était, à l’origine, qu’un schisme du judaïsme. Désigné pour diriger les affaires spirituelles du peuple hébreux il ne présentait pas une menace aussi sérieuse pour les romains que son frère crucifié, connu beaucoup plus tard sous le nom de Jésus-Christ qui, lui, devait prendre en main la destinée politique du pays après en avoir chassé l’occupant.

Si les preuves de cette substitution étaient clairement établies, voici qui embarrasserait sérieusement les autorités chrétiennes. En effet, pour le cas où le Jésus crucifié ne serait pas le véritable fils de Dieu du christianisme, quelques-uns de ses dogmes s’en trouveraient privés de fondements. Prenez la résurrection du Christ : on ferait ressusciter un roi des Juifs destiné à la direction politique du pays à la place du rédempteur, le vrai fils de Dieu chargé, lui, de la direction spirituelle. Afin d’éviter ce genre de problème et d’authentifier la nouvelle religion, fortement inspirées des cultes à mystères de la mythologie perse, il convenait d’offrir à ce messie politique, rebaptisé Jésus-Christ, une filiation divine et une destinée de rédempteur. C’est à cela que les rédacteurs du Nouveau Testament se sont employés.

Cet exemple, parmi d’autres, explique les réticences de théologiens comme Origène (env. 185-254), qui prônaient une exégèse rigoureuse des textes en les dissociant des faits légendaires ou douteux. Pour comble, ce même Origène n’en a pas moins procédé à une lecture un peu trop littérale d’une phrase de Saint-Paul, converti ambigu s’il en est : « Il y a des eunuques qui se sont rendus tels eux-mêmes pour le royaume des Cieux ». Ce qui l’a conduit à s’émasculer, endiguant ainsi les tourments de la chasteté qui, bien plus tard, seront imposés au clergé catholique. Décidément, de l’illumination à l’aveugle­ment, la marge semble étroite !


 

[5] Ahmed Osman, se réfère à une autre source étymologique : « Meseh était le nom du crocodile dans l’ancienne Égypte et l’image de deux crocodiles était utilisée pour le titre de souverain, octroyé au roi au moment de son couronnement. » Cf. Au commencement était l’Égypte, page 248.

[6] Le mithraïsme, issu du zoroastrisme de la Perse antique, fut une religion romaine antérieure et concurrente du christianisme qui en a récupéré quelques éléments. Par exemple, le dieu solaire Mithra était né d’une vierge (tout comme Zoroastre et bien d’autres divinités et personnages mythiques), dans une grotte et un 25 décembre !

[7] Bar Kocheba, littéralement fils de l’étoile, sans doute membre de la secte des Esséniens (on sait qu’il se réfugia un temps à Qumrân), a lui aussi bénéficié du titre de messie lorsqu’il dirigea, de 132 à 135, la révolte du peuple juif contre l’occupation de l’empereur Hadrien (76-138). Après plusieurs victoires retentissantes Bar Kocheba fut vaincu et mourut les armes à la main à Betar, non loin de Jérusalem.

[8] La clé d’Hiram, p.190.

[9] La crucifixion était un supplice que les romains réservaient aux insurgés, aux condamnés politiques qui menaçaient l’empire. Relevons que certains mettent en doute la réalité même de la crucifixion du Christ. En effet, seul Flavius Josèphe, historien juif-romain et contemporain de Jésus, l’évoque dans un bref passage que nombre de spécialistes considèrent comme une interpolation (ajout au texte original lors d’une copie ultérieure), une technique de désinformation très prisée des copistes chrétiens des premiers siècles.

 

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