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ANNEXE 2

  

Deux témoignages

d’expérience de mort imminente

 

  

 

Quand l’impossible devient réalité

 

 

 

Le récit de l’expérience de mort imminente vécue par Jean Morzelle est un témoignage exceptionnel à plus d’un titre. Non seulement cette palpitante narration prend l’émotion du lecteur en otage, avec son ardente approbation, mais elle contient aussi des éléments objectifs qui ont été vérifiés. Cette particularité assez rare méritant d’être soulignée, je m’attacherai à la mettre en exergue dans les prochains extraits empruntés à son beau livre, Témoignages d’éternité (pages 22 à 42), avec son accord et l’aimable autorisation des éditions Aquarius.

 

C’est à l’âge de 20 ans, en 1949, au cours de son service national, que Jean Morzelle va connaître la plus fabuleuse aventure de sa vie. Il faut avouer que l’on conçoit difficilement cette obligation civique, aujourd’hui révolue, comme un contexte propice au vécu d’une expérience transcendante. Pourtant, elle le fut pour Jean, à une occasion au moins, le temps d’un drame qui faillit lui coûter la vie. À la suite d’un exercice avec munitions à blanc — à l’époque il s’agissait de balles en bois présentant un réel danger à courte distance —, il assemblait les fusils en faisceaux par trois. Penché au-dessus du canon de l’une des armes, une manœuvre maladroite lui fit appuyer sur la détente. Une balle était restée engagée dans la culasse…

 

« Je fus rejeté en arrière, comme par un énorme coup de poing, au milieu du fracas terrible de l’explosion de la balle. Elle avait éclaté dans ma cage thoracique, détruisant la moitié de mon foie, brûlant mon poumon droit et déchirant totalement mon diaphragme, comme je l’appris plus tard.

(…) le lendemain mes parents recevaient mon avis de décès, envoyé par les autorités militaires qui avaient estimé ma fin imminente !

(…) On me mit dans une ambulance militaire et nous partîmes vers Toulouse, à environ soixante-quinze kilomètres de là. Sitôt à bord, je sombrais dans la nuit. Le coma ? Le sommeil ? Je ne sais pas, mais je ne vis pas le temps passer. (…) et j’ai replongé dans mon trou noir, jusqu’à ce que je me réveille alors que nous franchissions une voûte monumentale en brique rose : l’entrée de l’hôpital militaire Larrey. Je sombrai à nouveau pour me réveiller ensuite dans la salle d’opération où de nombreuses personnes s’affairaient.

(…) Combien de temps s’était-il écoulé depuis le début de mon opération... ? Je ne saurais le dire, mais brusquement je me suis réveillé…, tout en haut, dans l’angle d’une pièce.

(…) En regardant autour de moi, je vis que je me trouvais dans une salle d’opération, un corps était couché sous un drap et deux chirurgiens s’affairaient autour de lui. Il y avait trois infirmières : deux à côté du chirurgien qui opérait, une autre en face, où se trouvait également l’assistant du chirurgien.

(…) Mon attention fut d’abord attirée par le gant du chirurgien, qui avait un instrument à la main. Je pus m’approcher de cette main presque à la toucher, tel un " zoom " instantané et très puissant puisque je distinguais même les petits plis du gant du chirurgien, le contour de la lame du scalpel, l’ombre sous l’instrument, le drap qui recouvrait le corps du patient, et dont je voyais les fibres tachées de sang.

Je voyais tout cela, bien que je n’aie pas " bougé " de ma position. C’est alors que je me suis rendu compte que je percevais avec une extrême précision toutes les choses que je voulais voir, de près comme de loin. Je voyais tout, et en même temps ; ma vision était à 360 degrés, mais c’était ma pensée qui la dirigeait : je voulais voir…, je voyais ! Je voulais voir de près…, je voyais de près ! Je pouvais également voir depuis des angles différents : sous la table d’opération, je découvris alors une plaque marquée " Armes et Cycles de Saint Etienne ", qui y était vissée. C’était une plaque en fer, verte avec des lettres blanches, elle portait un numéro que j’ai oublié !

(…) J’ai eu envie de me déplacer. Je suis descendu, puis remonté, toujours dans l’angle supérieur de la pièce. Puis j’ai eu envie d’aller vers le mur et, sans aucune résistance de sa part…, je l’ai traversé : la brique rouge, la pierre de Garonne et le ciment avec ses petits points brillant, les grains de mica.

Je me suis retrouvé à l’extérieur, dans un décor que je ne connaissais pas. Au-dessous de moi, le long du mur, il y avait un garage à vélos avec une tôle ondulée en guise de toit. De grands arbres se trouvaient également dans le parc et, bien qu’il fasse nuit, j’ai reconnu le porche éclairé sous lequel j’étais passé quelques instants auparavant.

(…) Après avoir vu ce qu’il y avait dehors, j’ai franchi à nouveau le mur en sens inverse, et traversé cette fois rapidement la matière ; je voyais défiler les bords comme ceux d’un tunnel depuis un wagon de métro.

Je me suis retrouvé dans la salle d’opération. Je suis passé au-dessus de la " personne " qu’on opérait. Le chirurgien était en train d’extraire du sternum béant une masse sanguinolente qui était vraisemblablement un foie. J’observais toujours : il prit le foie avec sa main droite et, le posant sur sa main gauche, le découpa très doucement avec d’infinies précautions, à l’aide d’un bistouri électrique. On n’entendait presque aucun bruit dans la pièce à part celui d’un appareil qui évacuait le sang. L’instant semblait grave et important, mais je ne me sentais pas concerné…

Poursuivant mon inspection, je décidai de franchir la porte en verre de la salle d’opération. (…) Je suis arrivé dans une petite pièce où se trouvaient plusieurs robinets d’eau. (…) Je traversai ensuite un dortoir où de nombreux lits étaient occupés. (…)

(…) Je me retrouvai dans la salle d’opération où l’intervention suivait son cours. Là, un nouveau phénomène m’attendait. Le chirurgien demandait à ses assistants tel ou tel instrument, qu’il recevait dans sa main tendue, mais j’observais un certain décalage : les paroles m’arrivaient comme un écho, mais pas après que les personnes ne les aient prononcées… Je les entendais avant qu’elles ne les expriment !

Autrement dit, j’entendais la pensée des personnes présentes et ce qu’elles allaient dire. Le plus surprenant était d’être dans l’esprit de ces gens, de connaître leurs pensées et de sentir celles-ci se matérialiser par les paroles qui venaient ensuite.

L’infirmière, en face du chirurgien, commença à se sentir mal ; elle avait la nausée, je le sentais, et je savais qu’elle allait " tomber dans les pommes " et s’affaisser, juste avant que cela n’arrive. »

 

Le périple de Jean se poursuivit par une expérience transcendante marquée par la rencontre avec une indicible lumière : « Cette lumière était faite d’amour, de joie, de tolérance, de compréhension. » Bien qu’il éprouva un fort sentiment de symbiose, il ne fut pas autorisé à pénétrer plus avant dans la lumière, à son grand regret, et fut renvoyé vers un corps affligé d’atroces souffrances. La convalescence fut longue et douloureuse, mais cette expérience fournit à Jean l’énergie dont il avait besoin pour se rétablir, en complément de ce nouvel antibiotique, la pénicilline, dont il fut le premier bénéficiaire dans le service. Peu à peu, il eut confirmation de la réalité de son expérience :

« (…) Chaque soir j’avais des cauchemars, j’avais soif, terriblement soif ; il fallait que je boive, et je me suis souvenu que j’avais vu des robinets dans une pièce à côté, lors de mon voyage si particulier. Il faisait nuit, j’étais seul. (…) Il me restait encore quelques forces, alors je me suis levé, en titubant, me rappelant cette fontaine dans une pièce toute proche de ma chambre. Il fallait simplement pousser deux portes. Ce que je fis et je découvris la fontaine là où je savais qu’elle était. Je bus longuement, goulûment.

(…) Le temps passait encore, je sentis des mains qui me tenaient pour m’empêcher de tomber, puis je replongeai dans un sommeil profond, assommé, torturé.

(…) Lorsque je me suis senti capable de me soulever un peu, la première chose que j’ai demandée est que l’on m’approche de la fenêtre de ma chambre afin que je puisse regarder dehors.

(…) Avec beaucoup d’appréhension, je me suis approché de la fenêtre et mon regard a plongé immédiatement vers le bas du mur. Sur ma gauche, un toit de tôle protégeait un grand nombre de vélos. Il était bien là ce garage ! Les grands arbres aussi et on voyait, au fond, l’entrée de l’hôpital avec son grand porche. Il ne manquait rien. Tout ce que j’avais vu était bien là. Je n’avais pas rêvé : tout était exactement comme je l’avais en mémoire. J’avais la confirmation que tout ce que j’avais vu était bien réel.

(…) Et pourtant, après ce que je venais de vivre, mille questions me venaient à l’esprit. Je voulais raconter ce qui m’était arrivé, mais je ne savais comment faire. Cela m’étouffait, il fallait que j’en parle, mais à qui ? Et surtout, je ne voulais pas que les autres le ridiculisent ; c’était un bien trop précieux.

Et puis je risquais de passer pour un illuminé, pour un fou. Jamais personne autour de moi n’avait fait auparavant allusion à une telle aventure.

Un jour l’occasion se présenta et je la saisis. Le docteur Serny venait plusieurs fois par jour à mon chevet. L’une de ces fois, alors que nous étions seuls et qu’il arrangeait mon pansement obstruant l’énorme trou que j’avais dans la poitrine, et par lequel remontait des fragments du foie qu’il enlevait au fur et à mesure, je lui dit en plaisantant :

– Enfin Docteur, comment se fait-il que j’ai encore des bouts de foie qui remontent… Vous avez mal fait votre travail ! Vous auriez dû tout enlever quand vous aviez mon foie dans votre main !

Il s’arrêta, interloqué :

– On vous l’a raconté ?

– Non, je l’ai vu, lui ai-je répondu.

(…) Plus tard, alors qu’il me demandait encore des détails sur les " visions " que j’avais eues, je lui parlai de la plaque sous la table d’opération.

Il se leva brusquement, s’éclipsa et revint quelques minutes plus tard, extrêmement troublé, et me dit :

– Elle y est, elle est verte, comme vous me l’avez décrite ! Je ne savais même pas qu’il y en avait une !

Beaucoup plus tard, lorsque j’ai pu marcher à nouveau, il m’accompagna dans la salle d’opération. Et, avant qu’il ne me montre la plaque, je lui désignai l’endroit exacte où elle se trouvait, sous un drap, puis nous la découvrîmes ensemble !

Il fut extrêmement ému, et c’est avec une très grande affection, sans un mot et tout en me soutenant, qu’il me raccompagna à ma chambre.

Tout le restant de sa vie, il me témoigna une affection particulière. Et j’ai entretenu avec lui une relation de nature filiale. Lors de son départ vers cet " ailleurs " je pense que lui aussi a été imprégné par cette lumière. Car c’était un homme bon, un être exceptionnel et un chirurgien hors pair qui a pris tous les risques pour me rendre à la vie.

(…) Et pourtant, il ne se passait pas de jour sans que je ne m’interroge : " Pourquoi cela m’est-il arrivé ? Pour en faire quoi ? " Je sentais qu’il fallait que j’en fasse quelques chose, mais quoi je l’ignorais. Je ne me sentais pas chargé d’une mission mais je savais qu’un jour il faudrait que j’en parle.

Aujourd’hui, longtemps, bien longtemps après, je me suis convaincu de la nécessité de faire part à d’autres de cet épisode hors du commun de ma vie. Il est évident que ceux qui cherchent un chemin spirituel pourront y puiser espoir, réconfort, quiétude et peut-être les réponses qu’ils attendaient. »

 
 

Une longue courbe

 

 

 

Âgé de 27 ans, Yoann est un jeune provençal avenant, grand et bien proportionné, au regard vif et à l’esprit ouvert. L’essentiel de son espace de vie est organisé autour de sa chambre, dans le pavillon de ses parents dont il est l’unique enfant.

L’imaginaire collectif veut qu’au pays de la lavande et des cigales il fasse bon vivre. Un peu comme si le trop plein de lumière épargnait les natifs des ombres mauvaises. En vérité, les astres supposés veiller sur nos existences sont peu vigilants et se moquent de la géographie. Leur désinvolture à notre égard est parfois sans limites : si Yoann est un jeune adulte plein de qualités, il est également ce que l’on appelle une personne à mobilité réduite. Une mobilité réduite qui le dispense toutefois de l’épreuve du fauteuil roulant, depuis longtemps remisé au cellier. Il n’en souffre pas moins d’une hémiplégie du côté gauche[1], que trahit une claudication prononcée. Et l’usage du bras correspondant lui reste difficile.

Yoann n’accepte pas d’avoir été condamné ainsi, à tort et sans avoir pu se défendre. C’est pourquoi il manifeste une belle volonté de récupérer la fonctionnalité de ses membres, autant qu’il le pourra. Ceux-là, il le sait, profiteraient d’un moment de lassitude pour se fossiliser, définitivement. Chaque jour, chaque seconde, il doit leur imposer de vivre, de rester solidaires ; une lutte de tous les instants afin de surmonter leur individualisme suicidaire. Cette condamnation qui l’a frappé a été prononcée par une douce soirée de septembre, sur un ruban de bitume qui serpente entre vignobles et garrigue, dans un authentique paysage de carte postale. Yoann, en effet, est aujourd’hui un vétéran du gros bataillon des jeunes accidentés de la route, ceux qui ont vu leur destin basculer sur le chemin des drames. Et pas de décoration ! Tout au contraire, le bannissement du monde des actifs lui vaut les pires difficultés d’insertion professionnelle.

Ma première rencontre avec Yoann avait pour cadre une fête du livre locale, au cours de laquelle j’ai eu le plaisir de lui dédicacé mes ouvrages. Quelques jours plus tard je me rendais chez lui pour recueillir son témoignage :

 

« L’accident qui a failli me coûter la vie s’est produit le 18 septembre 1993, j’avais 17 ans. À l’époque je me déplaçais en moto. C’était une petite cylindrée de 80 cm3, avec cinq vitesses, qui marchait assez bien. Ce jour-là, je revenais de chez un copain, par une petite route assez étroite. Je roulais normalement, sans plus. Vous savez, je n’ai jamais été une tête brûlée et je n’étais pas particulièrement pressé de rentrer chez moi. À un moment, pour négocier une courbe je suis descendu en quatrième et je me suis penché, normalement, comme on le fait habituellement en moto.

Et là, vers le milieu du virage, j’ai vu tout d’un coup un camion arrêté à la sortie de la courbe, à une trentaine de mètres devant moi. C’était un très gros camion qui occupait toute la largeur de la chaussée. Même si je ne roulais pas trop vite, c’était impossible que je m’arrête sans le heurter. J’ai bien essayé une manœuvre d’évitement, mais tout est allé si vite… On m’a dit par la suite, car je ne me souviens plus de rien, que j’avais d’abord frappé le pare-brise, qui a éclaté sous le choc. Pourtant il était haut ce pare-brise ! Et ensuite je me suis encastré entre un mur, qui bordait la route, et le côté du camion. Là j’étais complètement coincé, mais toujours assis sur la moto !

J’ai eu beaucoup de chance car les secours sont arrivés tout de suite. En effet, quand on les a appelés, l’ambulance des pompiers, avec un médecin à bord, était à moins d’un kilomètre. Ils revenaient d’une intervention, je crois. Sans cette arrivée ultra rapide, en tout cas, je ne serais sûrement pas là aujourd’hui. Car j’étais en train d’étouffer, je n’arrivais plus à respirer, et le médecin des pompiers m’a immédiatement fait une trachéotomie. Puis on m’a transporté aux urgences de l’hôpital d’Avignon et de là, devant la gravité des blessures, à Marseille. Je suis resté dans le coma pendant trois mois !

Mes parents avaient été prévenus. Ma mère d’abord, par les gendarmes qui ont sonné au portail avec mon casque et mon blouson dans les mains. Lorsqu’elle les a vus, avec mes affaires, elle s’est évanouie. Elle a cru que j’étais mort. Ensuite, quand mes parents sont venus de toute urgence me voir à Marseille, ils ont eu droit au même manque de diplomatie. En réa j’étais en salle de déchoquage et sous assistance respiratoire. Comme ils étaient très inquiets, ils ont posé des questions au personnel, aux médecins… Les mines étaient sombres et on ne leur laissait pas d’espoir sur mes chances de survie. Le chef du service lui-même, le professeur X, leur parlait de moi au passé. Mes parents m’ont dit que j’avais des tuyaux de partout, même un qui sortait par le dessus de mon crâne. J’avais aussi des fractures et j’ai subi plusieurs interventions chirurgicales. Par la suite, alors que j’étais toujours dans le coma, on leur a même dit que si je m’en sortais je resterai comme un légume… Ils étaient désespérés, mais ils refusaient de le croire. Ils avaient raison. Et même après, quand on leur disait que de toute façon je ne pourrais plus me servir de mes bras et de mes jambes, ils ne voulaient pas y croire.

Et puis un matin, c’était de bonne heure, j’ai constaté que j’étais dans un lit d’hôpital, avec des barrières de chaque côté. Là j’ai eu du mal à remettre les événements dans le bon ordre. Moi, je revenais de chez un copain. J’étais sur ma moto, penché dans une courbe, quand j’ai découvert ce camion face à moi… Et maintenant je me retrouvais là, sans transition, dans un lit d’hôpital ! J’ignorais complètement qu’il m’avait fallu trois mois pour sortir de cette courbe.

De mon coma, ce que je me rappelle de plus curieux… c’est quelque chose de fantastique. C’est quelque chose de tellement fantastique, et en même temps tellement vrai, que je n’ai pu le raconter à mes parents. Je n’étais pas sûr qu’ils pourraient le comprendre. Surtout, j’avais peur qu’ils se disent que ce traumatisme crânien m’avait complètement fêlé le cerveau. Mais un soir, j’ai regardé une émission à la télévision qui parlait de ces gens qui avaient fait des comas profonds, de ce qu’ils avaient vécu. D’ailleurs, moi aussi on m’a interviewé pour une émission de télévision, mais je n’ai pas raconté ce que j’avais vécu. C’était impossible, j’avais trop peur que tout le monde en rigole. Je n’en avais jamais parlé non plus quand j’étais à l’hôpital, ni aux médecins ni aux infirmières. Alors, donc, j’avais regardé cette émission et, quelques jours plus tard, un soir au salon, en discutant avec mes parents, je leur ai dit : « Je vais vous raconter quelque chose de très important, mais promettez-moi de ne pas rigoler. Il faut me le promettre. » Et là je leur ai confié ce que j’ai vu pendant mon coma. Je ne sais pas quand exactement pendant mon coma, mais je sais que ça s’est réellement passé comme ça.

J’étais dans un tunnel et, en face de moi, un peu plus loin dans le tunnel, il y avait mon grand-père. Pour moi, mon grand-père, qui était mort huit ans auparavant, c’était un personnage merveilleux. C’était le seul qui parvenait à me calmer quand j’étais énervé. Il s’occupait toujours de moi avec bienveillance, mes parents aussi mais ce n’est pas pareil. En tout cas j’adorais mon grand-père. Alors là, de le retrouver comme ça dans ce tunnel, ça a été un moment vraiment fantastique. Mais c’est dommage que ça n’ait pas duré très longtemps. Je me souviens simplement, comme je l’ai dit à mes parents, que derrière lui il y avait l’obscurité, le tunnel était tout noir. Alors que derrière moi il y avait une grande lumière, des rayons de lumière passaient de chaque côté de ma silhouette. Et puis, comme je le regardais, il s’est adressé à moi, avec ce bon sourire qu’il faisait toujours et j’ai vu bougé ses lèvres : « Allez viens, viens me rejoindre. » C’est tout ce qu’il m’a dit :  Allez viens, viens me rejoindre. ». Il était exactement comme je me souvenais de lui, le même que sur la photo du salon. Je ne me rappelle que de ça, mais c’est quelque chose qui m’a vraiment marqué. C’était aussi vrai que la réalité. Depuis cette rencontre avec mon grand-père je suis persuadé, contrairement à ce que croient les gens, que la mort n’est pas la fin de tout.

Mais il y a aussi d’autres choses, assez curieuses, qui me sont arrivées dans les premiers temps après être sorti du coma. Mon père venait me voir tous les jours, il effectuait près de 200 kilomètres chaque fois pour faire l’aller-retour jusqu’à Marseille. Là, j’étais déjà dans une clinique de rééducation, où on s’occupe des malades qui sont dans des comas très graves. Alors, ce jour-là, il est venu avec la voiture d’un ami, je crois que la sienne était en réparation. Quand il venait me voir, il m’amenait sur mon fauteuil à l’extérieur de la clinique et on passait par le grand parking devant l’entrée. En me poussant il m’a dit « Tiens, essaie de deviner avec quelle voiture je suis venu ? » Il m’avait juste dit qu’on lui avait prêté une voiture, mais je ne savais pas quel type de voiture avait son copain. J’ai regardé les rangées de voitures, sur le parking, et j’en ai désigné une, assez loin, en lui disant « C’est celle-là, là-bas au fond, de telle couleur ». Il faut dire qu’après mon accident j’y voyais assez mal, tout était flou, mais je distinguais les couleurs. D’ailleurs, depuis, je suis obligé de porter des lunettes en permanence. Mon père, quand je lui ai montré la voiture, il a été estomaqué, c’était bien avec cette voiture-là qu’il était venu.

Une autre fois, dans le même genre, mais là il m’avait emmené en permission à la maison, mon père revient de faire une course en ville et dit à ma mère : « J’ai acheté la pièce pour ta voiture. Je la changerai tout à l’heure. » Et moi, je ne sais pas pourquoi, j’ai été poussé à dire : " C’est pas la peine, ce n’est pas la bonne pièce, tu ne pourras pas la mettre en place ! " Mon père m’a demandé ce que j’en savais, puisque j’ignorais de quelle pièce il s’agissait, je ne l’avais même pas vue ! Et le soir, quand il a essayé de réparer la voiture il s’est aperçu, en effet, que ce n’était pas la bonne pièce. Je ne sais pas pourquoi j’avais ces prémonitions, mais ça n’a duré que quelques temps après être sorti du coma.

Ce qui est étrange, aussi, c’est lorsqu’on regardait parfois un film ensemble à la télévision et que je racontais ce qui allait se dérouler. Des fois, lorsque j’entendais le générique, je pouvais dire le déroulement de l’action à l’avance. C’étaient des films que je n’avais jamais vu, bien sûr. Mais grâce au magazine des programmes de télévision, ma mère a pu vérifier la dernière date où ils avaient été diffusés. Et, curieusement, chaque fois c’était pendant ma période de coma ! Pas à l’hôpital, mais à la clinique. En effet, là-bas on me laissait la télé allumée en permanence, sans doute pour aider à me réveiller… Mais il ne faut pas oublier que j’étais en coma 3, c’est un coma profond au cours duquel on est supposé être coupé du monde[2]. Et là, je ne devinais pas seulement les dialogues, mais aussi les images et tout le scénario du film, comme si je l’avais réellement vu. Je ne comprends pas comment je pouvais connaître ces films et me souvenir aussi bien des images alors que j’étais dans un coma profond.

La dernière chose bizarre, mais vraiment bizarre, c’est que je parvenais à cette époque à guérir ma mère de ses névralgies faciales. Quand elle en souffrait, c’était atroce et rien ne réussissait à calmer ses douleurs. Un jour, on s’est aperçu qu’il suffisait que je pose ma main sur son front et la douleur partait aussitôt. Chaque fois que ces crises arrivaient, je lui mettais mes mains sur le front et elle ne souffrait plus. »

 

Si le témoignage de Yoann ne présente pas un tableau transcendant très riche, il n’en demeure pas moins que son récit illustre la relative banalité de ces expériences de mort imminente dont les intéressés hésitent à parler. D’ailleurs Yoann n’en a pas parlé aux médecins ni au personnel paramédical, pas davantage aux journalistes de la télévision qui enquêtaient pourtant sur ces mystérieux phénomènes vécus au cours d’un coma. Il a attendu plusieurs mois avant d’en confier le récit à ses parents, les seules personnes auxquelles il accorde toute sa confiance. Quant aux aspects paranormaux : clairvoyance (désignation de la voiture), précognition (certitude que la pièce de rechange n’était pas celle qui convenait) et don de guérison, on ne voit pas comment les expliquer. Une coïncidence, se conçoit à la rigueur. Mais trois coïncidences de cet ordre, et justement dans le prolongement d’une expérience de mort imminente, sont totalement inenvisageables. D’un point de vue rationnel, ces prodiges ne peuvent tout simplement pas exister. Les parents de Yoann, qui les confirment sans réserve, seraient-ils les complices d’une mise en scène sans fondement ? Ayant eu l’occasion de m’entretenir avec eux c’est un soupçon qui n’en a pas davantage.


 

[1] Le croisement, au niveau médian de l’encéphale, des fibres nerveuses motrices issues du cortex explique qu’une destruction de neurones au niveau d’un lobe se répercute par une atteinte du côté opposé du corps. Dans le cas de Yoann, la partie lésée est évidemment située sur le lobe droit. Celui-là même sur lequel l’électrostimulation (Cf. chapitre 2) déclenche une expérience transcendante.

[2] Le coma de stade III, ou coma profond, se caractérise schématiquement, en plus de l'abolition complète de la conscience, par une aréflexie totale, une absence de toute réaction aux stimuli, des troubles de la déglutition, ainsi que de sérieuses perturbations du tonus musculaire et des fonctions végétatives.

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