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EXTRAIT DU CHAPITRE III

Les caractéristiques de l'EMI



11 - Des changements objectifs
Cette dernière caractéristique ne concerne pas une phase proprement dite de l'EMI, mais les répercussions de celle-ci sur le comportement ultérieur de l'expérienceur. Ces répercussions se traduisent essentiellement par une profonde remise en cause des valeurs auxquelles il se référait précédemment. Il en arrive par exemple à rejeter l'esprit de compétition et l'individualisme, références dominantes de nos sociétés, pour leur préférer un modèle plus en harmonie avec ce qu'il vient de connaître : coopération et altruisme. Il excuse plus facilement ceux qui lui font du tort et relativise la portée du préjudice. Le sentiment d'unité avec le genre humain éprouvé pendant son EMI pourrait expliquer ce remaniement des valeurs.
Mais, et ceci est à souligner, cette mutation positive est loin d'être effective dans l'instant qui suit une EMI. Une telle évolution ne s'amorce parfois que bien des années plus tard et l'ampleur des transformations reste le plus souvent très modeste. Car l'EMI est avant tout une aventure qui pour extraordinaire n'en concerne pas moins des êtres ordinaires. Selon leur personnalité, fruit d'un vécu antérieur unique, ils seront plus ou moins réceptifs à son potentiel transformateur. Et on ne peut nier que beaucoup se montrent incapables d'en tirer le meilleur profit.
Cependant, si l'on en vient à nouveau au schéma standard, idéal, on note que les préoccupations matérielles ne constituent plus une priorité pour l'expérienceur-type. Touché par la grâce, si l'on peut dire, celui-ci adopte désormais une espèce de philosophie humaniste renforcée d'une conscience écologique responsable ; au sens d'une co-responsabilité individuelle et collective dans la gestion de la planète. Ces changements de repères influent, bien entendu, sur la qualité de sa relation aux autres et n'échappent pas à son entourage.
À l'occasion, cet expérienceur se découvre une soif de connaissances jusqu'alors inconnue, qui l'amène à se replonger dans un cycle d'études jadis interrompu. Le sentiment d'avoir possédé, même un bref instant, la " connaissance suprême " n'est sans doute pas étrangère à ce nouveau goût pour l'étude. La plupart insistent sur la nécessité qu'il y a pour chacun d'acquérir non pas le plus grand savoir, mais le meilleur savoir possible, l'ignorance étant la cause des malheurs qui frappent l'humanité. Dans l'ensemble ils se refusent toutefois à jouer les moralisateurs, faisant d'ailleurs preuve d'une grande méfiance à l'égard des modèles dogmatiques. À l'inverse de certains prédicateurs motivés par le vedettariat, ils se gardent, hors de rares exceptions, de quelque forme de prosélytisme que ce soit.
Il arrive que des croyances religieuses se voient confortées. Mais ceci ne conduit pas à un renforcement de l'assiduité au culte, loin de là, pas plus qu'à une adhésion à la doctrine officielle. Il est fréquent que l'expérienceur manifeste une certaine indépendance à l'égard des clergés et de leurs liturgies. Les témoins qui ont vécu les expériences les plus profondes estiment que les religions ont été dénaturées par l'homme. D'après eux, la rigidité des dogmes religieux, facteur d'intolérance, ne correspond absolument pas à une quelconque volonté divine. Si la croyance n'est pas fondamentalement remise en cause, la faveur va plutôt à un syncrétisme libéré des contraintes doctrinales.
Les expérienceurs restent à jamais marqués par leur EMI qui bouleverse leurs conceptions antérieures sur la mort, qu'ils ne redoutent définitivement plus, et donne un sens nouveau à leur vie. Les témoins que j'ai rencontrés m'ont unanimement fait part de la disparition de toute crainte de la mort, quelle que soit la qualité de leur cheminement spirituel ultérieur.
La plupart n'ont pas manqué d'ajouter qu'ils ne feraient jamais rien pour précipiter le terme de leur vie, même s'ils conservent une profonde nostalgie de leur EMI et se réjouissent à l'idée de la revivre au dernier jour. Ils sont persuadés que le suicide n'est pas la solution adéquate car le problème qui le motive, bien terrestre, ne sera pas résolu de l'autre côté. Cela étant, pour sortir un peu du schéma type, il faut préciser que les expérienceurs ne sont pas à l'abri d'une telle extrémité, et que la nostalgie de ce paradis entrevu de trop brefs instants est parfois bien mauvaise conseillère. Reste que les cas de suicide ou de tentatives de suicide d'un expérienceur sont exceptionnels.
Les questions d'ordre métaphysique sont complètement remaniées : certitude d'un but dévolu à l'existence terrestre et d'une forme de vie après la mort. Qu'ils aient été croyants, agnostiques ou athées, ils estiment désormais que la mort est une simple transition, une étape vers un plan d'existence différent. Quelques-uns se souviennent de mots, de formules ou de thèmes ramenés de leur expérience et s'interrogent longtemps parfois sur leur sens.
Ajoutons encore que l'expérienceur se soucie moins du superficiel, il attache plus d'importance au dedans des choses plutôt qu'à leur apparence. Pour autant il ne méconnaît pas l'importance de certains détails. Ainsi apprécie-t-il davantage les menus événements du quotidien : un sourire, un regard, un mot agréable, le chant d'un oiseau, le parfum d'une fleur... En bref, il semble être devenu plus respectueux de la Vie, plus tolérant envers ses contemporains, jusqu'à la naïveté quelquefois, et plus attentif à leurs besoins. Dans les rapports humains il se fait souvent remarquer par une attitude conciliante et modératrice. À l'occasion d'une décision délicate ou d'un litige, il n'est pas rare que l'on fasse appel à ses qualité de médiateur, de juge de paix.
Faut-il considérer tous ces changements, parfois radicaux, comme les répercussions du seul phénomène EMI ou résultent-ils, plus simplement, du sentiment d'avoir échappé à la mort ?
Tout porte à croire que c'est sur la base du premier élément que s'établissent les changements qui affectent l'expérienceur. En effet, chez les sujets qui ont échappé à la mort sans avoir vécu d'EMI, les répercussions les plus remarquables diffèrent sensiblement de celles qui viennent d'être énumérées. Ceux-là tendent le plus souvent à se délecter des plaisirs immédiats que procurent les avantages matériels, profitant sans retenue de toutes les opportunités susceptibles de leur apporter une satisfaction dans l'instant. Ce qui est en opposition avec la philosophie adoptée par l'expérienceur, orientée vers une progression spirituelle, et pour lequel les considérations matérielles se révèlent secondaires.
Il ne faudrait pas en conclure que les expérienceurs se muent en personnages austères ayant opté pour un mode de vie monastique. Ce n'est pas du tout le cas. Eux aussi estiment être en sursis et sont loin de renoncer aux menus plaisirs du quotidien. S'ils évoluent davantage dans l'instant, dans le moment présent, ils le savourent de façon différente, sans boulimie, en gourmets.
Leur nouvelle façon de concevoir l'existence n'est pas pour faciliter celle des membres de leur entourage ; tous ces changements ne sont pas aisés à comprendre et à accepter. On a évoqué plus haut (stade 8) la difficulté rencontrée par l'expérienceur, étranger parmi les siens, à se remettre au niveau affectif de ses proches. De fait, les séparations et divorces ne sont pas rares consécutivement à une EMI.
Par ailleurs, l'expérienceur ne met pas en doute la réalité de ce qu'il a vécu et ceci ne va pas sans poser d'autres problèmes encore. En effet, au cours de son EMI, les repères les plus familiers de notre monde physique lui sont apparus sous un aspect totalement différent, insoupçonné. De là son étonnement à l'égard des concepts de temps et d'espace propres à son voyage. Les limites temporelles de son EMI lui demeurent parfaitement incompréhensibles. Le temps ne peut s'y mesurer à l'aune d'une échelle humaine puisque les événements d'une vie entière s'y déroulent en quelques fractions de seconde. Tout ceci, il le sait, ne reflète guère la cohérence. De plus, si la notion de durée a été singulièrement modifiée au cours de son expérience, les autres certitudes terriennes ont tout autant été chahutées. Le principe de causalité n'y est plus hégémonique et nombre de nos lois physiques y sont caduques : la gravitation n'a plus cours, l'air n'offre aucune résistance, pas plus que les solides d'ailleurs. Et que dire de cette télépathie sans cesse évoquée ? Le véhicule de la pensée amenant la conscience à destination de façon instantanée.
On comprend mieux, ainsi, que lorsque les expérienceurs tentent de raconter cette incroyable odyssée hors de leur corps et hors de notre espace-temps, ils ne rencontrent, le plus souvent, qu'incrédulité, suspicion ou mépris. C'est pourquoi, très tôt, bien qu'ils brûlent intérieurement de témoigner de l'existence d'une autre dimension de la réalité, la plupart décident de se taire. Mais il est probable que cet aspect tendra à s'amenuiser dans la mesure où le phénomène bénéficie progressivement d'une notoriété grandissante. Ce qui est déjà le cas aux États-Unis où, à l'inverse d'un vieux continent qui n'en finit pas d'exorciser ses démons moyenâgeux, les EMI y souffrent beaucoup moins des préjugés qui ont cours de ce côté-ci de l'Océan ; un sondage célèbre y recensait d'ailleurs plus de 8 millions d'expérienceurs1 ! Cela dit, les Américains ne sont pas moins que d'autres à l'abri des récupérations les plus opportunistes.
Il faut encore signaler la plus intrigante, mais la moins fréquente aussi, des répercussions d'une EMI. Il s'agit du développement soudain, plus ou moins notable, de facultés paranormales : télépathie, clairvoyance, précognition, rétrocognition2 et autres pouvoirs de guérison. À ce propos, j'ai l'exemple d'un guérisseur qui, dit-il, est passé par deux fois dans le tunnel, ayant vécu deux EMI à quelques années de distance. Il affirme que celles-ci ont favorisé le développement de ses dons, mais n'en signale pas moins l'éventualité d'une origine héréditaire ; tout comme l'un de mes témoins, également guérisseur. En tout état de cause, bien des expérienceurs affirment posséder un sixième sens beaucoup plus développé qu'avant leur EMI et être capables, par exemple, de jauger très rapidement un interlocuteur. Quelques-uns s'étonnent de leur facilité à deviner une visite impromptue, un appel téléphonique en principe inattendu, les répliques d'un tiers lors d'une conversation, etc.
Le sentiment, très réaliste parfois, d'expérimenter des épisodes autoscopiques à la suite d'une EMI est plus rarement signalé. Dans les cas les moins spectaculaires, certains sujets ont l'impression de n'avoir pas complètement réintégré leur corps, comme si une partie de leur conscience demeurait encore à l'extérieur de celui-ci ; cette impression peut persister de quelques jours à plusieurs années après l'EMI.
Je conserve un certain décalage intérieur avec les humains que je fréquente chaque jour. Je puis en rassurer certains (qui me font confiance), mais avec la plupart il est vain de parler de cela...
Parce qu'avant j'avais peur de la mort. C'était un sujet tabou dont je n'aimais pas parler. (...) Et depuis cette histoire-là je ne vois plus du tout la mort de la même façon. (...) j'ai trouvé ça tellement formidable, tellement sensationnel, que tous les jours j'y repense. Et c'est ce qui m'aide à vivre en fin de compte. Et c'est vrai que c'est dur pour moi de le faire partager avec quelqu'un. Même au bout de vingt ans.
Contrairement à la confusion et à l'irrationnel, qui caractérisaient les échappées hallucinogènes, cette expérience était indéniablement imprégnée d'ordre, de clarté, d'une dimension et de l'émergence de valeurs qui n'appartenaient pas au délire. Il en ressortait une " urgence de changement " (orientation vers les valeurs essentielles) dans ma vie, ainsi qu'une impression de " paix et de sérénité " qui ne pouvaient être le fruit des hallucinogènes. À court terme, je me préoccupais moins de l'origine du phénomène que de son impact sur ma vie qui depuis, effectivement, a pris un autre tournant vers " les valeurs essentielles ".
En premier lieu, une nouvelle idée de la mort. Je n'ai pas peur de la mort, simplement (il n'a jamais été question pour moi de braver la mort). Je ne considère pas non plus la mort comme une fin. La mort n'existe pas. Il n'y a qu'une après-vie. Parce que passer ce fameux point de non retour que j'ai évoqué plus haut signifie simplement qu'on échappe désormais à toute dimension physique. C'est à dire que Temps et Espace n'existent plus. Peut-être que l'aboutissement de toute vie charnelle est simplement une vie spirituelle auprès de cette Lumière... (...) Deuxièmement, un formidable impact sur les relations avec autrui. Une façon de " sentir " les gens, d'être à l'écoute et, partant de là, des capacités à prévoir certains comportements. Je n'écoute pas autrui de façon insensible, impersonnelle : je prends plaisir à l'écouter pour le découvrir.
Le temps : il me semble que le temps n'a plus cours. C'est à dire que je ne me situe pas dans le temps. Il n'y a plus de passé ni d'avenir, tout est dans le même plan. Je suis sorti de la ligne du temps, et je peux le contempler DANS SON ENSEMBLE. Mais je ne parviens toujours pas, trente ans plus tard, à définir avec justesse, en utilisant les mots du vocabulaire courant, cette impression d'absence du temps... et à la fois de sa présence. (...) Je pense que cet événement m'a considérablement changé. J'ai été " allumé ", " illuminé " peut être, " éveillé "aussi je l'espère. Il m'arrive d'avoir des phénomènes de clairvoyance, mais je reste modeste, j'ai l'impression d'un tel brouillage autour... Parfois des prémonitions, mais si péniblement liées à des événements négatifs, funestes ou désagréables, rarement la certitude du " bon ou positif ". Parfois la sérénité... (...) Mon rapport à la mort a changé pour moi aussi. La vie ne m'en paraît que plus tragique, ou comique, cela dépend de mon humeur !

L'énumération pourrait se poursuivre longtemps encore, tant chaque récit apporte son lot de singularités passionnantes. Mais cet ouvrage n'entend pas se limiter à une compilation de témoignages, fussent-ils des plus captivants. Il vise en premier lieu, comme on le sait, à vérifier l'existence d'une relation entre ces phénomènes à l'approche de la mort et l'hypothèse d'une forme de survie de la conscience. Dans cette perspective une question vient tout de suite à l'esprit : le modèle de survie que suggèrent les EMI est-il toujours aussi agréable que celui que l'on vient de dépeindre ?

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1) Enquête d'opinions menée par l'institut Gallup en 1981.
2) La rétrocognition désigne la faculté d'accéder par des moyens parapsychiques à des informations situées dans le passé d'un individu et la précognition dans son futur.
 

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