RETOUR


EXTRAIT DU CHAPITRE IV

Les EMI négatives


 
II) Deux expériences négatives
Aucune enquête sérieuse, donc, n'évoque une fréquence élevée d'EMI négatives. Leur rareté même explique qu'il est difficile de recueillir des témoignages de cette nature. Pour ma part, je n'ai eu connaissance que d'un seul récit d'EMI nettement désagréable. En voici le texte in extenso tel que Willy me l'a adressé par courrier électronique :

 

" Cela s'est passé lors de l'anesthésie préalable à l'opération des amygdales, subie à l'âge de douze ans. J'ai trente-trois ans aujourd'hui.
J'ai commencé à respirer dans le masque comme on me le demandait. Au bout de quelques bouffées je gardais toujours les yeux ouverts et j'ai perçu que cela se passait mal. J'ai senti le produit pénétrer progressivement dans tout mon corps. J'en suivais le trajet, jusqu'à la tête plus particulièrement, avec une sensation de douleur aiguë qui allait en s'intensifiant. A partir de ce moment-là, j'ai fait tout mon possible pour arrêter le processus. La souffrance physique est rapidement passée d'une perception terrestre, dirais-je, à un autre type de perception sans que je ne perde conscience.
En fait, c'est assez difficile à expliquer, je me suis retrouvé juste avec ma vision et sans corps, et comme m'éloignant de la vie dans l'espace infini : dans un noir total un peu comme dans le cosmos, mais sans la lumière des étoiles. J'ai puisé dans mon être toute l'énergie de volonté qu'il recelait pour résister à la mort et à la souffrance qui allait croissante, bien que déjà inhumaine. Dès que je suis rentré dans la zone obscure est apparu, comme lié à la souffrance au coeur de mon être, un bourdonnement de fréquence rapide et rythmique nettement différent de n'importe quel son terrestre.
En m'éloignant de la " frontière-vie " mon être était, pour prendre une image, comme un atome fusionné à une molécule indestructible et éclatée en un triangle composé de trois atomes. La pointe où je me situais passait régulièrement près de cette " frontière-vie " et à chacun des passages j'essayais de ne pas mourir. Mais à chaque fois c'était de plus en plus peine perdue... Le triangle s'éloignant, j'étais pris dans une sorte de mouvement hélicoïdal, dans le sens horaire ; ce qui permet de comprendre qu'à chaque passage près de la " frontière-vie " j'étais un peu plus éloigné.
Puis, très rapidement, j'ai perdu de vue cette frontière et je me suis retrouvé à tourner dans la nuit absolue et infinie, comme fusionné à cette molécule dont j'étais l'un des atomes. Tout cela avec, au coeur de mon être, une souffrance infinie et indicible. C'est alors que j'ai fait l'expérience, d'une façon très aiguë, de la perte de toute liberté personnelle qui m'aurait permis de sortir de là et, de plus, d'une incommensurable solitude. Souffrance infinie et solitude infinie dans une absence d'univers... l'Enfer...
Quelques instants après cette prise de conscience absolue, je suis passé sans transition et sans même m'en apercevoir dans une phase normale de rêve non lucide ; c'est-à-dire que je n'étais pas conscient dans mon rêve. Je marchais seul, avec paix et calme, dans un désert de montagnes aux formes arrondies. Puis, je me suis réveillé complètement déboussolé en me vidant émotionnellement dans des pleurs compulsifs, surpris d'être vivant. "
 
Bien que cette expérience se soit achevée sur un rêve plutôt apaisant, l'homme qui la vécut m'a dit avoir éprouvé la plus vive angoisse en reprenant conscience. En effet, son retour au quotidien ne pouvait être comparé à celui des expérienceurs nostalgiques qui regrettent l'univers de félicité de leur EMI. Pour lui, il s'agissait au contraire du sentiment d'avoir échappé à une mort qui lui était apparue comme synonyme d'enfer éternel.
 
Si les chances de recueillir un témoignage direct d'EMI négative sont minces, il est tout aussi ardu d'en trouver l'évocation dans la littérature. Parmi les rares citations rencontrées j'ai retenu la narration d'une célébrité du septième art, Curd Jurgens, décédé depuis, que rapporte Jean-Baptiste Delacour dans son ouvrage Glimpses of the beyond (Visions de l'au-delà)1. Il y raconte que l'interprète de Michel Strogoff, entre autres prestations cinématographiques, a vécu un épisode de mort clinique assez terrifiant, consécutif à une délicate intervention chirurgicale. Reconnu de son vivant comme un acteur hors pair, Curd Jurgens n'a assurément pas joué la comédie dans ces moments tragiques, lorsque sa vie était menacée. Il est également peu probable qu'il ait voulu s'assurer une quelconque publicité avec ce genre de témoignage, celui-ci étant demeuré plutôt confidentiel.
L'intervention chirurgicale au cours de laquelle Curd Jurgens est passé par un épisode de mort clinique a été conduite, à Houston (Texas), par le célèbre pionnier de la transplantation cardiaque, le docteur Michael De Bakey2. Celui-ci avait dû provoquer un arrêt du coeur pour remplacer l'aorte déficiente par une tubulure artificielle. Voici ce que le comédien se rappelle de sa mort :
 
Le sentiment de bien-être que j'éprouvai peu après l'injection du Penthotal ne dura pas longtemps. Très vite l'impression que la vie me quittait s'installa en moi, venant de mon subconscient. Aujourd'hui, j'aime à dire que ceci se produisit au moment où mon coeur cessa de battre. Sentir que la vie m'échappait fit naître en moi la terreur. Je m'accrochais à la vie plus qu'à tout autre chose, mais en vain. Je fixai la coupole de verre qui surplombait la salle d'opération et, soudain, elle commença à se transformer. Elle s'embrasa violemment. Je voyais des faces déformées et grimaçantes me regarder. Submergé par la terreur je tentais de lutter pour me redresser et me défendre contre ces fantômes livides qui bougeaient toujours plus près de moi. Alors j'eus l'impression de voir la coupole se muer en un dôme transparent qui me submergea. Maintenant, une pluie dense et brûlante tombait mais, bien que les gouttes soient énormes, aucune ne me touchait. Elles s'écrasaient autour de moi et engendraient de menaçantes langues de feu qui rampaient vers moi. Je ne pouvais taire plus longtemps l'horrible vérité : il ne faisait aucun doute que les faciès régnant sur ce monde rougeoyant étaient ceux des damnés. J'éprouvai un sentiment de désespoir, la sensation d'être atrocement seul et abandonné. L'intensité de l'horreur me choquait et j'étais sur le point de suffoquer.
Vraisemblablement, j'étais en enfer et les langues de feu pouvaient m'atteindre d'un moment à l'autre. Dans cette situation, la silhouette noire d'un être humain se matérialisa brusquement et s'approcha. Tout d'abord, je ne l'apercevais qu'indistinctement au milieu des flammes et de la fumée rouge, mais bien vite, elle se précisa. Il s'agissait d'une femme recouverte d'un voile noir, une femme élancée à la bouche sans lèvres et avec, dans les yeux, une expression qui me donnait le frisson. Lorsque nous nous trouvâmes face à face, tout ce que je pus voir c'était deux orbites noires impressionnantes et vides. Elle tendit les bras vers moi et, attiré par une force irrésistible, je la suivis. Un souffle glacé m'atteignit et je pénétrai dans un monde vibrant au rythme des plaintes et des lamentations. Pourtant, il n'y avait personne. Comme je questionnais la dame pour savoir qui elle était, une voix me répondit : " Je suis la Mort." Je rassemblai toutes mes forces et pensai : " Je ne la suivrai plus, je veux vivre." Avait-elle perçu mon intention ? Quoi qu'il en soi, elle se rapprocha de moi et posa ses mains sur mon torse nu pour me soumettre à l'envoûtement de sa force magnétique. Je sentais ses mains glacées sur ma peau et son regard orbitaire était inexorablement fixé sur moi.
Je rassemblai à nouveau mes pensées et les concentrai sur la vie afin d'échapper à la mort qui avait pris cette apparence féminine. Avant d'entrer dans la salle d'opération, j'avais embrassé Simone, mon épouse. Maintenant, son fantôme venait m'aider à sortir de cet enfer et à revenir à l'existence terrestre.
Lorsque Simone apparut, la femme au voile noir s'évanouit sans un bruit, un sourire terrible sur son visage sans lèvres. La mort ne pouvait rien contre elle, pétulante de jeunesse et de vie. Je ne ressentais plus que tendresse et fraîcheur alors que me tenant par la main elle me faisait parcourir en sens inverse ce chemin fait précédemment sous l'envoûtement de la dame sombre. Lentement nous quittions l'effrayant royaume des ombres pour nous rapprocher de la grande lumière. Cette luminosité nous guidait et devint finalement si brillante qu'elle m'aveugla et que je dus fermer les yeux.
Puis, brusquement, une douleur lourde et forte déchira ma poitrine. Je pressais la main de Simone de plus en plus fort depuis ma soudaine reprise de conscience. Je trouvai ma femme assise sur mon lit portant un uniforme blanc d'infirmière. Je n'eus que la force d'esquisser un faible sourire. C'était tout ce que je pouvais faire et j'articulai : " Merci ". Par ce mot, je mis fin à un voyage effrayant mais fascinant dans la vie future, un voyage que je n'oublierai jamais tant que je vivrai.
 
La maîtrise de la pensée à laquelle s'est appliquée la conscience de Curd Jurgens, aboutissant à une intervention libératrice de son épouse, a sans aucun doute sublimé son désir de vivre. De même que pour d'autres narrations d'EMI négatives, l'expérience s'achève à l'instant où il approche de " la grande lumière ". Allait-il connaître une phase transcendantale ? Difficile de l'affirmer. En tous cas, c'est une éventualité qu'on ne peut écarter.
Notons par ailleurs que la partie fantasmatique de l'expérience qu'il a vécue pourrait tout simplement se fonder sur des perceptions tactiles qui, elles, n'ont rien de mystérieuses : " ses mains glacées sur ma peau... " ne seraient-elles pas tout simplement celles du chirurgien ou les palettes métalliques du défibrillateur ?
Des vécus désagréables pourraient donc succéder à une intervention d'urgence passablement agressive, telle une réanimation cardio-pulmonaire. Et celle-ci porterait ses fruits à l'instant même de cet espèce de cauchemar par lequel débute certaines EMI, si ce n'est à l'instant précis où le patient parvient à sublimer ces aspects négatifs pour entamer son ascension vers " la grande lumière ".
À propos de cette notion de cauchemar initial, l'un des premiers témoins que j'ai interrogés me précisa que son EMI avait débuté par un cauchemar dantesque qui lui fit assister à une catastrophe ferroviaire tragique. Il différencia cependant ces visions oniriques de celles du phénomène extrêmement agréable qu'il connût ensuite et qu'il me décrivit comme étant d'un grand réalisme.
Il n'en reste pas moins, et c'est paradoxal, que les répercussions d'une expérience négative sont parfois comparables à celles d'une EMI positive. Le sujet analyse sans doute ce vécu comme une conséquence de ses comportements passés, qu'il soit croyant ou non. Son retour à la vie lui offre donc une chance de progresser afin de lui éviter, sa dernière heure venue, de connaître à nouveau une aussi pénible transition.
En conclusion, les EMI négatives restent des phénomènes marginaux, tout le moins dans le sens où il s'agit de vécus exclusivement négatifs. Phyllis Atwater l'exprime fort bien, à nouveau3 :
" Pourquoi y a-t-il si peu de récits d'expériences négatives ? Je n'en sais rien. Différents chercheurs ont émis l'hypothèse que les gens avaient d'autant plus peur d'en parler que les recherches avaient mis à jour des milliers de récits positifs. Peut-être craignent-ils de susciter des moqueries, étant donné ce qu'elle paraît sous-entendre à leur sujet. Mais il se peut que ces récits soient peu nombreux tout simplement parce que l'expérience négative est rare. "
Si dans l'immense majorité des cas les expérienceurs décrivent des vécus positifs, voire extrêmement positifs, d'aucuns soupçonnent ces récits de sacrifier à un effet de mode. Ces témoignages ne seraient-ils pas liés d'une quelconque façon à l'actuelle vogue du New-Age ? Autrement dit : a-t-on jamais entendu parler des EMI par le passé ? C'est-à-dire bien avant que Raymond Moody en fasse état.

_____________

1) Cité par Grof et Halifax dans La rencontre de l'homme avec la mort, p. 178, Cf. bibliographie.
2) En octobre 1996, en dépit de son grand âge, le docteur De Bakey supervisa l'équipe des chirurgiens qui pratiqua un multiple pontage coronarien sur le coeur de l'ex président russe, Boris Eltsine.
3) Op. cité, page 37.
 

HAUT DE LA PAGE