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EXTRAIT DU CHAPITRE VIII

Croire en la survie...

EMI et origine des religions
Venons-en maintenant à l'exposé des arguments qui laissent à penser que les EMI sont à l'origine des principales croyances en la survie, dont les religions du Livre.
Soumis aux interprétations de plusieurs générations de théologiens, loin d'être unanimes dans leurs exégèses, ce Livre est la source même de dogmes plus d'une fois contestés. Malgré tout, indifféremment de ces interprétations, les Écritures recèlent bel et bien de troublantes analogies avec les récits d'EMI.
On soulignera tout d'abord ces visions d'une lumière éblouissante, parfois associées à l'apparition de personnages célestes, dont la conversion de Saul (Actes, IX, 3-5 et XXII, 6-8) sur le chemin de Damas est l'exemple le plus... lumineux. Ce même Saul, devenu Saint Paul, revient dans sa deuxième épître aux Corinthiens (XII 2-4) sur cet étrange phénomène qui n'est pas sans rappeler les vertus transcendantales d'une EMI : " Je connais un homme en Christ, qui fut, il y a quatorze ans, ravi jusqu'au troisième ciel (...). Et je sais que cet homme (...) fut enlevé dans le paradis, et qu'il entendit des paroles ineffables qu'il n'est pas permis à un homme d'exprimer. " Ineffables, en effet, confirmerait un expérienceur contemporain.
Le fait de rencontrer plus d'une similitude de cet ordre dans les textes sacrés incite à la réflexion. De celle-ci le croyant déduira tout naturellement que les EMI trouvent leur explication dans la religion. Qu'elles sont une éclatante démonstration de sa légitimité et de l'authenticité de son message. Mais pourquoi ne pas oublier, un instant, deux millénaires de conditionnement doctrinal et imaginer la proposition inverse ? À savoir que les états modifiés de conscience de nature transcendantale, dont les EMI, sont en mesure de rendre compte de l'avènement des religions. Cette hypothèse, pour audacieuse, ne remet pas en cause, comme on va le voir, l'existence d'une intelligence supérieure, qu'on l'appelle Dieu, Allah, Yahvé ou autre Grand Architecte.
Parmi les similitudes qui plaident en faveur de cette hypothèse on retiendra la longue méditation de Jésus dans le désert, lorsque l'apparition des anges vint mettre un terme à la tentation à laquelle le soumettait le Malin (Matthieu, IV, 2-11). Dans ce cas précis l'analogie avec les expériences abusivement qualifiées d'infernales, qui s'achèvent par la vision salvatrice de personnages célestes, n'échappera pas à celui qui reprendra la lecture du texte sur la base de cette interprétation.
Ces quarante jours de jeûne et d'isolement endurés par Jésus-Christ représentent d'ailleurs le contexte inducteur idéal d'une expérience mystique, analogue en bien des points à une EMI. En effet, isolation sensorielle, méditation, psalmodies, abstinence, sont connus pour être propices au déclenchement de ce type d'états modifiés de conscience. D'ailleurs, ce contexte a eu la faveur des mystiques de tout temps, quelle que fût leur confession. Aujourd'hui il n'est plus utilisé par les seuls contemplatifs puisqu'il est mis à contribution, de façon mesurée, dans le cadre de thérapies de développement personnel visant l'éveil à une dimension supérieure de l'être : sessions de méditation dans le désert, en forêt, en montagne ou en d'autres lieux isolés.
Mais plus encore, les fondateurs de deux autres grandes religions, l'Islam et le Bouddhisme, connurent eux aussi la révélation dans un contexte identique -- quelle coïncidence, n'est-ce pas ? Ce fut le cas de Mahomet, auquel l'ange Gabriel apparut alors qu'il méditait dans une caverne du Mont Hirâ et du prince Siddharta Gautama, le Bouddha, éveillé au cours d'une longue méditation sous un figuier à Bodh Gaya, en Inde. Ces trois adeptes de la méditation solitaire que furent Jésus, Mahomet et Bouddha se mirent ensuite en devoir, à leur tour, d'éclairer les hommes.
Peut-on raisonnablement en appeler au hasard dans le fait que les fondateurs des trois plus grandes religions actuelles ont vécu une expérience identique ? Une expérience qui donnera corps à leur enseignement et dont les répercussions pèsent aujourd'hui encore sur la destinée de plusieurs milliards d'hommes.
Leur enseignement, qui a pris racine dans la puissante expérience intérieure qu'ils ont vécue, insistait sur l'importance de l'amour, sur la notion d'interdépendance et sur les vertus du bien. Pour un expérienceur ordinaire cette puissante expérience intérieure débouche, pareillement, sur des répercussions positives similaires. Et, sachant qu'une EMI est influencée par des éléments d'ordre biographique et culturel on en déduira, dans le cadre de la présente hypothèse, que les nuances entre les religions relèvent de ce modèle : chaque religion a été marquée, dès l'origine, par l'empreinte personnelle et par la culture de son initiateur, puis par celles de ses disciples et chroniqueurs successifs.
Un autre indice vient conforter la thèse du rôle primordial des EMI dans l'émergence des religions. Il se rapporte à une forme de monothéisme qui avait vu le jour treize siècles avant Jésus-Christ par la volonté du pharaon Akhenaton (Aménophis IV). Celui-ci entendait rendre un culte sans partage au soleil, qu'il considérait comme l'unique dispensateur de la vie. Il est aisé de postuler ici que le rituel de mort/renaissance, auquel était soumis le pharaon et les hauts dignitaires, a débouché, pour Akhenaton, sur une EMI profonde caractérisée par la fusion avec la lumière ; ce " soleil de bonté et d'amour " comme l'indiquent certains expérienceurs.
Moïse lui-même, recueilli par la fille du Pharaon, était prince égyptien par adoption. À ce titre il est fort probable qu'il ait été initié, dans un rituel de mort/renaissance similaire. Et sa rencontre avec Dieu sur le mont Sinaï, au sommet duquel le prophète s'était retiré après une longue errance dans le désert à la tête du peuple hébreux, n'est pas moins évocatrice, d'une façon plus symbolique, de certaines caractéristiques d'une expérience d'expansion de la conscience : "...il y eut des tonnerres, des éclairs, et une épaisse nuée sur la montagne ; le son de la trompette retentit fortement... " (Exode XIX,16-17). Ou encore : " La montagne était embrasée, et les flammes s'élevaient jusqu'au milieu du ciel. Il y avait des ténèbres, des nuées, de l'obscurité. " (Deuteronome IV, 11-13).
L'hypothèse que le récit de cette rencontre sur le mont Sinaï ait été l'expression symbolique d'un état d'expansion de la conscience, comparable à une EMI, apparaît à nouveau, plus clairement, dans un passage du même Deuteronome (V, 26-27) : " Quel est l'homme en effet, qui ait jamais entendu, comme nous, la voix de Dieu vivant parlant du milieu du feu, et qui soit demeuré vivant ? " Ce que l'on peut aisément interpréter comme l'audition de la voix de Dieu venue d'une intense lumière (du milieu du feu). Un phénomène qui ne pouvait être vécu qu'à l'approche de la mort, puisque " ...et qui soit demeuré vivant ? "
Ainsi, il est permis de postuler que les fondateurs des grandes religions et leurs prophètes connurent probablement un état modifié de conscience d'un réalisme saisissant, de l'ordre d'une EMI ou d'une expérience mystique profonde. Ils se trouvèrent alors en présence de cette lumière, identifiée à Dieu, qui leur délivra un message d'amour comparable à celui dont nous parlent les expérienceurs et qu'ils interprétèrent à partir de leurs traditions.
Ces rencontres avec l'être de lumière, nous ne l'ignorons pas, amènent le sujet à reconsidérer profondément sa relation aux autres. Pour celui qui a vécu pleinement une telle expérience, l'existence d'une conscience supérieure est une évidence première et l'amour du prochain une impérieuse nécessité. S'y ajoute le respect de toute forme de vie, la certitude d'une continuité par delà la mort, etc. (voir les caractéristiques de l'EMI au chapitre III). Ces principes auxquels tentent de se soumettre les expérienceurs, très peu y parviennent vraiment, sont la base même des grandes religions. Et le décalogue remis à Moïse, qui résume l'enseignement reçu lors de son expérience d'expansion de conscience, est parfaitement conforme à l'enseignement délivré par la Lumière aux expérienceurs contemporains.
L'analogie entre les pouvoirs surnaturels que l'on prête aux initiateurs des grandes religions, tels que les pouvoirs de précognition et de guérison, et ceux dont certains expérienceurs font preuve relève également de notre propos. Le charisme de celui qui a fusionné avec la Lumière de Vérité favorise incontestablement le prosélytisme et il ne fait guère de doute que dans le contexte de l'époque où vivait Jésus, considéré ici comme un expérienceur modèle, ses disciples aient vu en lui le Messie dont parlaient les Écritures. Mais les disciples, on ne le sait que trop, vont parfois au-delà des enseignements du maître et ne sont pas nécessairement des chroniqueurs objectifs. Aussi, pour asseoir la valeur de sa doctrine, est-il vraisemblable qu'ils aient été tentés d'amplifier la portée de son pouvoir de guérison et lui aient prêté la faculté d'accomplir des miracles.
De fait, et à leur décharge, les expérienceurs qui ont développé ce genre de pouvoir ont parfois eu la surprise d'obtenir des résultats véritablement miraculeux : rémission d'une maladie grave ou guérison inespérée. Il est connu, par ailleurs, que le prestige accordé à celui qui détient le don de guérir conditionne favorablement l'évolution de la maladie. Ces considérations laissent à penser que les fondateurs des grandes religions furent sans aucun doute des guérisseurs hors pair. L'efficacité du prestige dont ils jouissaient ne pouvait manquer d'aboutir, de temps à autre, à des résultats miraculeux ; à la fois grâce à un mécanisme de suggestion directe tout autant que par celui d'une autosuggestion par contamination (bouche à oreille).
De ce qui précède, il est permis de faire l'hypothèse, sérieuse, que les EMI et les expériences mystiques apparentées ont donné naissance à l'ensemble des religions, dont celles que nous connaissons aujourd'hui encore. Mais à l'instar de toute doctrine, et qu'importe finalement son origine, la religion est d'abord un produit de la pensée humaine, avec tout ce que celle-ci recèle d'imperfections. En conséquence, on la respecte qui prêche la tolérance et l'amour, conformément au message des EMI et des pères fondateurs, mais l'on s'en défie quand ses adeptes ne mettent pas eux-mêmes ces vertus en pratique. Les religions peuvent à la rigueur aider le fidèle dans sa quête spirituelle, mais elles ne sont investies d'aucune autorité pour le contraindre de quelque manière.
L'existence chez l'être humain d'un irrépressible besoin de croire est difficilement contestable. Il a malheureusement conduit nombre d'hommes à se prosterner devant le premier prophète venu et à embrasser la religion qu'il leur vantait. Pourtant, il n'est pas nécessaire de chercher très loin la religion qui s'accorde au mieux avec les préceptes universels d'amour et de tolérance. Ramakrischna nous indique dans quelle direction il convient de chercher : " Vous pouvez visiter toute la terre, vous ne trouverez nulle part la vraie religion. Elle n'existe pour vous que dans votre coeur. Celui qui ne l'a pas en soi ne la trouvera pas non plus hors de soi. "1
Alors ? Ne serions-nous pas trop orgueilleux ou trop lâches parfois pour regarder loyalement au fond de notre coeur, comme frappés d'une myopie de circonstance ? Nous aurions alors profit à méditer le judicieux conseil du renard au Petit Prince : " On ne voit bien qu'avec le coeur "2.

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1) Marc de Smedt, La porte oubliée, page 135, Cf. bibliographie.
2) Saint Exupéry, Le petit Prince, Cf. bibliographie.
 

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