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Extrait du chapitre XI

 

DES THÉORIES HORS NORMES

 

 

Une conscience dans l’ADN…

Le dernier modèle théorique qui retiendra notre attention relève de la biologie, plus exactement de la biologie moléculaire. On le doit à Jeremy Narby, un Suisse d’une quarantaine d’années, qui a passé son doctorat d’anthropologie à l’université Stanford, en Californie. Lors d’un séjour d’étude de plusieurs mois en Amazonie, au contact des Ashanincas du Pérou, son intérêt s’était porté vers les plantes utilisées en médecine traditionnelle par les curanderos (guérisseurs) et vers celles, aux effets hallucinogènes, employées par les chamans dans leur mystérieux commerce avec les esprits. Ces mêmes chamans certifiaient qu’elles étaient la source du savoir indigène relatif aux propriétés pharmacologiques des végétaux de la forêt amazoniennes, entre autres enseignements.

Lui-même avait eu l’occasion d’éprouver les effets de l’ayahuasca. Ce qu’il expérimenta, au cours de son incursion dans la vraie réalité des Indiens ashanincas, ne cessera de l’intriguer des années durant. Après une succession de visions hétérogènes, il se trouva cerné par deux gigantesques boas de douze à quinze mètres de long, une « hallucination » récurrente dans la transe induite par l’ayahuasca : [1] 

 

Ces serpents énormes sont là, j’ai mes yeux fermés et je vois un monde spectaculaire de lumières brillantes, et au milieu des pensées brouillonnes, les serpents commencent à me parler sans mots. Ils m’expliquent que je ne suis qu’un être humain. Je sens mon esprit craquer, et dans la faille, je vois l’arrogance sans fond de mes a priori. Il est profondément vrai que je ne suis qu’un être humain, et que la plupart du temps, j’ai l’impression de tout comprendre, alors qu’ici, je me retrouve dans une réalité plus puissante que je ne comprends pas du tout et que je ne soupçonnais même pas, dans mon arrogance, d’exister…

 

 Ce rappel à l’humilité de notre condition humaine servira de déclencheur à une longue quête. Quelle est l’origine de ses serpents, de leur omniscience ? Car en effet, d’après les Indiens, c’est bel et bien de leur esprit que provient la connaissance des vertus médicinales des plantes de la forêt.

Épurant les bibliothèques, contactant à l’occasion les spécialistes des domaines qu’il explore au fil de ses lectures, Narby se lance dans un long travail de recherche. L’étude des mythes lui rappelle que le serpent est un animal-symbole universel. On le retrouve dans les mythes de création qui ont vu naître la plupart des civilisations : des Aborigènes d’Australie aux grecs de l’Antiquité, des dynasties égyptiennes aux Incas. Le serpent est partout présent, sur tous les continents, même dans les régions où ce reptile n’est pas répertorié dans la faune locale. Mais plus encore, on en rencontre souvent une représentation double : deux serpents entrelacés, comme on le relève aujourd’hui encore dans certaines images du caducée médical.

Il constate par ailleurs que les chamans évoquent quasi systématiquement, en guise de lien entre eux et les esprits, des échelles, des lianes, des cordes célestes… Toutes choses en rapport étroit avec la notion d’axis mundis (l’axe du monde) de Mircea Eliade, qui permettent d’accéder à l’au-delà et au savoir chamanique. C’est alors qu’il se souvient de son séjour au Pérou, lorsque l’un des chamans lui avait affirmé que la nature parlait par signes, laissant entendre qu’il fallait s’attacher à débusquer les correspondances au niveau de la forme. Et s’il le prenait au mot ?

Un double serpent enroulé, une échelle de corde… À quoi cela pouvait-il faire penser..? Peu à peu la forme se dévoile et soudain c’est le déclic ! Il s’agit là, c’est l’évidence, de représentations symboliques de la double hélice d’ADN, présente dans le noyau des cellules de tous les être vivants. Et il n’avait même pas relevé, jusque là, que la Banisteriopsis caapi elle-même, la principale plante qui entre dans la composition de l’ayahuasca, était une liane double, torsadée, localement baptisée échelle vers la Voie Lactée ou liane de l’âme. Sa forme figurait sans conteste, elle aussi, la double hélice d’ADN.

L’anthropologue se laisse happer par ses réflexions :

 

« Dans leur transe, les chamanes arrivent en quelque sorte à réduire leur conscience au niveau moléculaire. C’est ainsi qu’ils apprennent à combiner des hormones cérébrales avec des inhibiteurs de monoamine oxydase, ou qu’ils découvrent quarante sources différentes de paralysants musculaires alors que la science n’a su qu’imiter leurs molécules. Quand ils disent que la recette du curare leur a été donnée par des êtres créateurs de la vie, ils parlent littéralement. Lorsqu’ils disent que leur savoir vient des êtres qu’ils voient dans leurs hallucinations, leurs mots signifient exactement ce qu’ils veulent dire. »

 

Plus déterminé que jamais, Narby s’initie aux arcanes de la biologie moléculaire afin d’y rechercher les points d’ancrage susceptibles de conforter son intuition. Il sait déjà que la molécule d’ADN est présente dans tout les règnes du vivant. Il sait également que ses constituants, son mode de réplication et sa fonction essentielle, fabriquer les protéines nécessaires à la vie de l’organisme, sont identiques quelle que soit l’espèce considérée. Il découvre surtout que cette longue molécule est infiniment plus complexe qu’il ne l’imaginait. Bien trop complexe pour avoir émergé toute seule du chaos initial, de cet environnement hostile de la genèse de notre planète. Comme d’autres, il se laisse séduire par l’idée d’une origine cosmique, conformément à la théorie de la panspermie de Francis Crick, co-découvreur de l’ADN, qui prône un ensemencement terrestre par des acides aminés et des molécules d’ADN primitif déjà élaborés quelque part dans l’univers. D’ailleurs, la complexité de cette double hélice est telle que pas un seul calcul de probabilité ne lui laisse la moindre chance d’apparaître sur notre planète en un intervalle de temps aussi bref, environ 600 millions d’années tout de même, que celui qui sépare le refroidissement suffisant du magma terrestre de l’apparition des premières formes de vie bactérienne.

Peu à peu, Narby se persuade que l’ADN n’est pas seulement le socle du vivant, mais qu’il en est aussi la mémoire intégrale. En effet, seuls les gènes, une très faible partie de la molécule — 1 à 3 % selon les estimations —, sont pourvus d’une fonction bien définie. Que renferme alors tout le reste, ces longues suites de bases non codantes dont on trouve de nombreuses répétitions (introns) à l’intérieur même des gènes ? Sinon une gigantesque banque de données relative à l’ensemble du vivant ? Intuition assez logique, finalement, puisque toutes les espèces partagent cet ADN en commun, tel un catalogue exhaustif des formes de vie de la nature, dont chacune n’utilise explicitement que la partie qui la concerne.

L’origine du savoir indigène devient plus compréhensible encore si l’on s’intéresse de près aux principes actifs de certains hallucinogènes. Quelques-uns, en effet, possèdent un air de famille avec des neurotransmetteurs connus pour stimuler l’activité de l’ADN, comme la sérotonine par exemple (voir au chapitre 10 le schéma de la note 11). Ainsi, plusieurs types de récepteurs sérotoninergiques, présents à la surface des cellules, captent les molécules de DMT (diméthyltryptamine), un des alcaloïdes majeurs de l’ayahuasca. Sous l’influence de la DMT, des passages habituellement non codants de l’ADN pourraient alors révéler leur secret et dévoiler un champ de conscience d’une dimension insoupçonnée.

Sachant aussi que cette molécule de la vie est un formidable émetteur-récepteur de photons, toute proportion gardée, l’accès à cette présumée conscience de l’ADN se traduirait forcément par une vision de couleurs et de lumières particulièrement intenses et du meilleur réalisme. Ce que vérifient, en ce cas, nombre de descriptions d’états modifiés de conscience. D’autre part, l’ADN, qui se comporte comme un système électromagnétique de faible intensité, émet un rayonnement de fréquence élevée. Dans un passé relativement récent, partant de cette propriété, certains biologistes n’avaient d’ailleurs pas hésité à évoquer l’idée d’une biocommunication reliant toutes les cellules d’un organisme, voire divers organismes entre eux, plantes ou animaux. Si l’on fait l’hypothèse que les chamans indiens, grâce à la DMT, parviennent à se mettre en phase avec la longueur d’onde de la « conscience » moléculaire de l’ADN, comme le suggère Narby, l’origine de leur connaissance de la pharmacopée amazonienne pourrait relever également de cette biocommunication.

Il va sans dire que ce bref exposé reste des plus schématiques alors que le travail de Jeremy Narby, en revanche, est solidement argumenté et documenté. Le propos aura cependant permis de mesurer la portée exceptionnelle de l’étude de cet anthropologue audacieux ; une étude sur laquelle les secteurs compétents de la science (génétique, biologie moléculaire, biophotonique, etc.) seraient bien inspirés de se pencher.


[1] Le serpent cosmique, page 14, Georg Éditeur, Coll. Terra Magna, 1999.

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