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Extrait du chapitre II

 

LES ÉTATS MODIFIÉS DE CONSCIENCE

 

L’expérience d’une réalité autre

Une définition claire et succincte de l’état modifié de conscience nous est proposée par Georges Lapassade[1] : « Sous l’étiquette " états modifiés de conscience " (EMC) on rassemble un certain nombre d’expériences au cours desquelles le sujet a l’impression que le fonctionnement habituel de sa conscience se dérègle et qu’il vit un autre rapport au monde, à lui-même, à son corps, à son identité. »

Pour désigner le dérèglement de ce rapport au monde les anglos-américains utilisent l’expression Altered State of Consciousness (ASC), c’est à dire état de conscience altéré. Mais craignant que cette notion d’altération de la conscience ne soit entendue comme un symptôme pathologique, la plupart des auteurs francophones lui ont préféré celle de modification.

Vivre un autre rapport au monde, comme l’indique Georges Lapassade, c’est expérimenter une réalité différente de la réalité ordinaire à laquelle on se réfère habituellement. Mais à propos, comment s’assurer de la qualité ordinaire de la réalité du moment ? Pour le vérifier, il faudrait pouvoir se poser la question en ces termes : Qui, où et quand suis-je ?

Répondre à ces trois éléments d’interrogation permet de prendre conscience de son statut d’individu différencié du groupe, dans un registre spatio-temporel en accord avec les repères communs aux membres de celui-ci. Ce sont en effet ces repères communs, auxquels nous recourons sans cesse, qui fondent le concept de réalité ordinaire. Ils objectivent, et en quelque sorte authentifient, notre expérience subjective de cette réalité. En conséquence, une variation, même légère, dans l’une des réponses à la triple question précédente concernant l’identité, l’espace et le temps, par rapport à la réalité partagée par le groupe, suggérera la présence d’un état modifié de conscience.

Cela étant, dans le cours de nos activités journalières nous ne pouvons nous livrer en permanence à un travail d’analyse visant à jauger la validité de notre rapport au monde comparativement, par exemple, à celui de notre voisin. Dans la plupart des cas ce ne serait d’ailleurs pas très utile puisque nous sommes très tôt éduqués, programmés, pour évoluer dans un type de réalité défini par un cadre socioculturel commun. La réalité vécue par notre voisin a donc de très fortes chances, à de rares exceptions près, d’être identique à la nôtre. En somme, le maintien d’un niveau de conscience en conformité avec celui du groupe s’apparente à une sorte d’acte réflexe imposé par un conditionnement précoce. Voilà pour la réalité officielle, ordinaire, à laquelle nous nous conformons habituellement.

Un comportement hors norme, a-normal, par rapport à cette réalité, entraînera une réaction négative de la part du groupe en vertu du dépassement des tolérances qu’il a définies. Ce qui laisse entendre que des fluctuations restent permises dans les limites fixées par le système socioculturel dominant. Dans celui qui nous sert de référence, la société occidentale, certains états modifiés de conscience paroxystiques franchissent ces limites, celles de la normalité, au-delà desquelles il n’y a plus de réalité acceptable par la collectivité. Cette mise hors normes amène, selon les critères normatifs en vigueur, à considérer les EMC extrêmes (NDE, transe mystique, expérience psychédélique, ivresse des sommets ou des profondeurs) comme des états psychotiques transitoires. Mais ne nous laissons pas leurrer par ce parallèle avec la folie car dans les EMC qui nous intéressent, même les plus profonds, le sujet revient à la réalité du groupe au terme de son expérience. En revanche, ce n’est plus le cas du psychotique qui évolue, lui, dans une sorte d’état modifié de conscience chronique et le plus souvent irréversible.

La réalité perçue lors d’un EMC n’a pas systématiquement moins de valeur, pour celui qui l’expérimente, que la réalité ordinaire. En fait, cela dépend du type d’EMC considéré. Ainsi, certaines formes paroxystiques sont vécues avec un sentiment de réalité intense. Henry Corbin, qui fut un grand spécialiste des états mystiques, utilisait le terme imaginal pour désigner le domaine de la réalité que l’on y rencontre, qu’il faut bien distinguer, précisait-il, de l’imaginaire[2]. D’autres auteurs ont utilisé des notions diverses : conscience supérieure, cosmique ou océanique, noosphère, monde transphénoménal ou transpersonnel, etc. qui recouvrent une conception voisine, pour ne pas dire identique, faisant une large place au réalisme du vécu.

Notons encore que si l’appartenance à un groupe implique de se plier aux normes qui y sont la règle, celles-ci diffèrent sensiblement d’un espace culturel à un autre. Ainsi la réalité à laquelle se réfère l’Occidental ne peut guère se mesurer à celle des Shuars, peuple indien de la forêt amazonienne. Pour eux, la réalité ordinaire est mensongère, la vraie réalité se trouve ailleurs, là où évoluent les âmes (arutam) des ancêtres, là où réside l’esprit du Grand Tout. Cet esprit qui s’adresse à eux dans leurs rêves et dans les états modifiés de conscience que leur procurent les plantes qu’il a mis à leur disposition[3]. Alors que le plus souvent, dans notre société civilisée, on ne se préoccupe du rapport à la réalité, donc des états de conscience, que dans un seul but : en maintenir la neutralité afin d’en dissimuler le contenu affectif. C’est pourquoi beaucoup n’entendent plus l’appel de l’esprit du Grand Tout, ne distinguent plus cette réalité autre dont la connaissance éviterait de développer quelques-unes de ces pathologies désignées comme des maladies de la civilisation.


[1] Les états modifiés de conscience, P.U.F., Coll. Nodules, 1987. Georges Lapassade, qui nous accompagnera épisodiquement tout au long de l'ouvrage, est professeur d'anthropologie psychologique à l'Université Paris VIII et à l'Institut d'Ethnologie de Paris VII.
[2] Voir par exemple L'imagination créatrice dans le soufisme d'Ibn Arabi, Flammarion, 1958.
[3] Il ne faudrait pas imaginer que les peuples amazoniens vivent encore à l'Âge de la colonisation, conformément à cette vision romantique occidentale du bon sauvage qui tend à perdurer. Voir sur ce thème Le mythe du sauvage, de Olive P. Dickason, Le Septentrion, Québec, 1993.

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