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Extrait du chapitre IV

 

LA MORT INTERPRÉTÉE

 

 

La mort du corps

La mort biologique est loin d’être un phénomène aussi foudroyant que le suggère notre brusque incapacité à percevoir le moindre signe de conscience chez sa victime. Hors les cas exceptionnels, elle n’atteint pas chaque organe dans le même instant mais s’établit par addition des arrêts fonctionnels successifs. C’est l’exemple classique de l’infarctus du myocarde qui, à l’extrême, conduit à l’arrêt brutal du cœur, entraînant à son tour l’arrêt de l’irrigation de l’organisme : cerveau, poumons, foie, reins, etc.

Cette gradation du phénomène de la mort nous impose-t-elle de tenir compte de la survie de certains organes pour décréter ou non le décès d’un individu ? Et à partir de quel degré d’avancement du processus des arrêts fonctionnels doit-on considérer que celui-ci est biologiquement mort ?

Si d’un point de vue légal la mort du cerveau est la condition nécessaire et suffisante de la constatation du décès, la nature, elle, n’a que faire de nos lois[1]. Et il n’est d’autre certitude en ce domaine que la cessation complète et définitive du métabolisme cellulaire de l’organisme. Mais cet aspect n’intéresse pas les comateux profonds pour lesquels on a établi un diagnostic de mort cérébrale, dont une partie des organes demeure fonctionnelle. Pour eux, la question de savoir jusqu’à quel stade il est justifié de préserver à tout prix certaines activités organiques se pose avec grande acuité. Avec d’autant plus d’acuité que le développement et l’efficacité des techniques de transplantation d’organes suscitent chez les receveurs en attente et leurs familles un espoir grandissant.

À propos de ce minimum vital à opposer à la mort, la réflexion d’un illustre médecin, Jean Hamburger, de son vivant président de l’Académie des Sciences, met en exergue la difficulté d’une juste définition de la mort[2] :

 

Le but à atteindre, préserver la vie et s’opposer à la mort, ne laissait guère jusqu’à présent de place à l’équivoque, parce que la définition de la mort était simple. Et voici que la mort n’apparaît plus comme un événement unique, instantané, intéressant toutes les fonctions vitales à la fois. Ces mêmes moyens d’action qui sauvent chaque jour (...) des milliers de malades, ont pour conséquences inattendues de changer la forme de la mort : elle s’étale dans le temps, se démembre, frappe séparément et successivement les différentes parties du corps. Devons-nous attendre que l’ultime portion de tissu soit irrémédiablement atteinte pour dire que l’organisme a cessé de vivre ? Un homme décapité chez qui on maintiendrait artificiellement, comme on le peut, la survie du cœur, des poumons et des reins, est-il un homme mort ? Questions théoriques il y a vingt ans, mais devenues brusquement réelles puisque des centaines de malades sont aujourd’hui en survie artificielle, le cerveau déjà détruit alors que le cœur continue de battre et que des milliards de cellules gardent une activité intacte. L’organisme humain, cette immense colonie de cellules spécialisées et non interchangeables, ne cesse-t-il d’être organisme humain qu’à l’heure où la totalité de ses cellules sont mortes ? Pourquoi nous battons-nous, pour la vie cellulaire ou pour une certaine agglomération minimale de cellules qui fait l’individu ? Et dans cette dernière hypothèse, comment définir ce minimum nécessaire pour qu’on ait encore le droit de dire que l’homme est vivant ?

 

Pour l’heure, cette évaluation du minimum cellulaire à opposer à la mort reste en suspens. Les autorités médicales, particulièrement le comité d’éthique, ont matière à débattre, et pour longtemps, car il est peu probable que l’on parvienne à trouver une solution définitive à un problème que les progrès de la recherche médicale ne manqueront de faire rebondir. Quoiqu’il en soit, une définition de la mort adaptée aux avancées prévisibles de la médecine devra tracer les nouvelles limites à l’intérieur desquelles les praticiens seront autorisés à intervenir. Mais nul doute que le bornage de ces limites se heurtera également aux considérations affectives, éthiques, culturelles et religieuses que draine cette délicate question. Même peu réaliste dans son application, le constat de l’arrêt complet et définitif du métabolisme cellulaire reste la seule certitude de la mort qui nous soit permise.

 Une telle certitude n’est pas systématiquement acquise en présence d’électroencéphalogrammes nuls (tracés plats). Prenez l’exemple dramatique de ces comateux pour lesquels on a préféré interrompre ce qui semblait un acharnement thérapeutique inutile. Il en est parmi eux qui ont conservé, longtemps parfois, une activité organique suscitant quelque espoir chez des proches souvent désabusés.

Je citerai le cas très préoccupant de mon ami Jean qui se trouve actuellement dans une situation jugée désespérée, consécutivement à un traumatisme cérébral gravissime avec perte de substance. Plongé dans un coma profond depuis près de dix mois, il présente un EEG nul ainsi que de multiples atteintes fonctionnelles. Pourtant, voici déjà sept mois qu’il a été débranché, à la suite d’une décision médicale prise en accord avec sa famille. Le médecin responsable du service de soins intensifs avait alors estimé qu’il n’y survivrait pas... Le pronostic reste malgré tout des plus pessimistes en raison de séquelles cérébrales incompatibles avec ce que l’on nomme la vie[3].

Hélène Renard, de son côté, nous remet en mémoire l’histoire émouvante de Karen Quinlan. Une histoire qui, en raison de l’imbroglio juridique, des problèmes éthiques et de toutes les implications émotionnelles qu’elle suscita, fut à l’époque largement commentée par les médias. Le cas de cette jeune américaine de 17 ans, plongée dans un coma dépassé, témoigne à son tour des ressources insoupçonnées dont dispose la vie bien que, là aussi, l’issue en fut tragique[4] :

 

La jeune Karen Quinlan a pu survivre neuf ans dans un coma. Ses parents avaient obtenu de la Cour Suprême des États-Unis, en 1976, que les médecins débranchent le respirateur artificiel qui la maintenait en vie. Mais quand la jeune fille fut délivrée du tube d’oxygène, et contrairement aux prédictions médicales, Karen a poursuivi une vie végétative, alimentée artificiellement. Elle a ainsi vécu neuf ans pour s’éteindre le jeudi 13 juin 1985.[5]


[1] Sur les aspects biologiques et légaux de la mort, le lecteur pourra se reporter au chapitre II, De l'âme hors… à la mort, de mon précédent ouvrage, La vie à corps perdu, Les 3 Monts, 2001.
[2] Puissance et Fragilité (p. 119-120), Flammarion, 1972, et Louis-Vincent Thomas, Anthropologie de la mort, note p. 34, Payot, 1975.
[3] Cet ami est décédé depuis, après avoir survécu plus de treize mois en état de mort cérébrale.
[4] L'Après-vie, p. 123 et 124, Philippe Lebaud, 1987.
[5] L'autopsie du cerveau de Karen Quinlan, effectuée bien des années après son décès, a permis de mettre en lumière le rôle insoupçonné et essentiel du thalamus. Son long calvaire, consécutif à une erreur d'automédication, ne fut peut-être pas complètement vain.

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