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Extrait du chapitre V

 

LA VOYANCE

 

 

Une longue histoire

Dans l’inquiétude du lendemain, animé par l’espoir d’en maîtriser les aléas, l’homme s’est depuis toujours efforcé de percer le mur du temps à venir. Très tôt, les rituels divinatoires consistèrent en des pratiques magiques agréées par la collectivité. Certaines cultures les réservèrent aux femmes — on avait déjà dû y remarquer qu’elles étaient plus intuitives — ou à des catégories sociales marginalisées ; la survivance de la chiromancie bohémienne en est une illustration. D’une manière générale, l’art de deviner les présages apportés par le vent, les nuages, le vol des oiseaux ou par d’autres messagers célestes, était la prérogative des seuls initiés, les devins, le plus souvent des hommes. Ceux-ci étaient désignés en fonction de la justesse de leur divination, de leur rang social ou de leur appartenance à une lignée d’oracles.

Ce mode de désignation survivra un temps, après que les premières religions structurées eurent détrôné les conceptions animistes primitives. Toutefois, les talents oraculaires des initiés chargés de décrypter la volonté des dieux participaient, bien souvent, à assouvir l’ambition personnelle des monarques et des hauts dignitaires — une tradition qui semble se perpétuer —, au détriment d’une divination au service de la communauté. Avec l’essor du monothéisme, l’Église qui entendait conserver le monopole de tout ce qui touchait au divin, et par extension aux devins, décréta que l’ensemble de ces pratiques relevait de l’œuvre du Malin. Elle jugea donc que la purification des âmes corrompues par ces coupables activités était de la plus brûlante urgence et que leurs corps méritaient le bûcher.

Quelques personnages acquirent malgré tout une notoriété confinant à la légende sans qu’on ne put leur reprocher d’avoir offensé l’Église, ni même d’avoir abusé leurs contemporains de façon délibérée ; ce qui n’est peut-être plus le cas de leurs transcripteurs d’aujourd’hui. Tel Michel de Nostre Dasme, plus connu sous le nom de Nostradamus (1503-1566), médecin et astrologue français du Moyen-Âge. Les énigmatiques centuries de ce contemporain de Rabelais avaient tout prévu, d’après ses partisans, sauf peut-être l’exploitation éhontée que l’on en ferait. Tel encore Emanuel Swedenborg (1688-1772), érudit et philosophe suédois, dont les écrits eurent quelque influence sur le courant romantique. Plus d’un siècle avant l’émergence du spiritisme il affirmait communiquer avec le monde des esprits[1]. On le prétendait même investi de pouvoirs métagnomiques à ce point exceptionnels qu’il aurait décrit en direct, en 1756, l’incendie qui ravageait Stockholm dont il se trouvait pourtant éloigné de plusieurs centaines de kilomètres. On affirme aussi qu’il indiqua précisément la date de sa mort, bien des années avant que celle-ci ne survienne à Londres. L’Histoire regorge ainsi d’anecdotes impliquant des personnages illustres ayant fait part de prémonitions vérifiées par la suite. On en mesure d’autant mieux la relative banalité.

L’étendue de la gamme des pratiques de voyance et la prospérité affichée par ce secteur de l’économie montrent que la profession connaît actuellement un véritable âge d’or. Les innovations technologiques amplement mises à contribution permettent, grâce à des réseaux télématiques consacrés à la voyance, le développement d’une véritable industrie d’exploitation de la crédulité humaine. Car, comme à l’accoutumée, de nombreux escrocs ont profité de la confusion et il est de plus en plus difficile d’y voir clair. Un comble dans ce domaine !


 

[1] Les écrits de Swedenborg servent aujourd'hui encore de caution à un courant du spiritisme nord-américain.

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