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Extrait du chapitre VI

 

L'EXPÉRIENCE HORS DU CORPS

 

 

Transe et extase

La transe, état modifié de conscience aux multiples facettes, est tributaire d’un contexte spécifique. Elle met en cause un dérèglement extrême des facultés de perception dans le sens d’une hypo ou d’une hyperstimulation sensorielle, le plus souvent sonore et visuelle. Ce dérèglement résulte de conditionnements psychologiques particuliers (hypnose, méditation, prière, contextes de « bombardement sensoriel » : raves parties, concerts, meetings politiques, etc.), de l’activité de drogues hallucinogènes ou encore de la physiologie (sommeil). L’extase, pour sa part, est un vécu de transe engendré par un abaissement des stimuli extérieurs et par une attention soutenue aux phénomènes intérieurs. Bien qu’associée à l’expérience mystique, l’extase n’est pas nécessairement élaborée à partir d’un fonds religieux.

Il est des sociétés traditionnelles pour lesquelles certaines transes réservées aux initiés, souvent amplifiées par des substances hallucinogènes, sont l’occasion de sorties hors du corps. À cet égard, le vol du chaman, a longtemps relevé d’une tradition inscrite dans de multiples cultures. Du fait de l’imprégnation occidentale qu’elles ont subie, la pratique de ce vol magique s’y est raréfiée. Les chamans, gardiens de l’équilibre cosmique, intercesseurs entre le monde d’en bas et celui des esprits, y recouraient dans un but de voyance ou de guérison. Mais aussi pour retenir l’âme d’un blessé ou d’un malade dans son corps ou pour accompagner celle d’un défunt. Ou encore pour négocier avec les esprits son retour dans le corps et parfois les combattre pour le reprendre par la force. Au terme d’une lutte acharnée, épuisante et périlleuse, il est dit que le chaman réussissait parfois à ramener cette âme dans le corps sans vie, soudain réanimé comme par magie.

On attribue l’origine des pratiques chamaniques aux populations sibérienne et esquimaude, dont les migrations historiques expliqueraient la survivance de traditions semblables en Amérique Centrale et en Amérique du Sud[1]. Elles perdurent en Asie, en Océanie, en Australie et en Afrique où, dans ce dernier lieu, leur origine se perd dans la nuit des temps, très loin avant que le commerce des esclaves en essaime la pratique. Mêlée de christianisme, celle-ci a connu diverses adaptations : Vaudou haïtien, Santería à Cuba, Macumba, Candomblé et Umbanda au Brésil (voir aussi l’initiation Bwiti au chapitre X). Cependant, pour la plupart, les rites issus de l’Afrique s’apparentent davantage à des transes de possession là où, en revanche, la conscience du chaman témoigne d’une entière liberté de se mouvoir hors du corps.

Certains courants du soufisme exploitent un contexte très particulier, alliant paradoxalement l’exacerbation des sens à l’absorption dans un état méditatif, afin de produire une expérience à forte connotation mystique. Le rituel, très physique, au rythme lancinant des percussions, favorise la projection de la conscience du participant hors de son corps afin de l’unir à Dieu. Qui ne connaît les spectaculaires ballets des derviches tourneurs ? Ces danseurs de l’Éternel qui, dans une chorégraphie tournoyante, atteignent la transe en danse.

D’autres formes d’extase, qui résultent habituellement d’une méthode moins physique mais non moins mystique, participent à projeter la conscience hors du corps. Les religions orientales, par exemple, plutôt que de miser sur une saturation des sens, préconisent leur mise en sommeil par la méditation. Celle-ci vise à sublimer la perception de la réalité ordinaire — illusoire, impermanente, disent-elles — afin de pénétrer de façon éveillée dans le monde de la pure conscience. La Lumière, venue cette fois-ci de l’intérieur, se déploie et transcende les limites de l’ego. Chevauchée par la conscience du méditant, elle lui ouvre les portes de l’Infini. L’expérience des mystiques chrétiens, éprouvée dans un cadre culturel différent, est en adéquation avec cette description.

La Française Jeanne Guesné[2], une personnalité exceptionnelle, a depuis fort longtemps disséqué les divers aspects de la question. De nombreuses années de méditation, orientées vers l’accomplissement d’une EHC transcendante, lui furent nécessaires pour aboutir à son premier succès. Toutefois, si elle indique avoir certes fait l’expérience volontairement, elle ajoute, nuance importante, qu’elle ne put jamais la produire à volonté. Avant qu’elle n’interrompe cette pratique, l’issue des séances continua de lui demeurer imprévisible. Il semble d’ailleurs que le type d’expérience spirituelle qu’elle décrit s’apparente davantage à un éveil de Kundalini — ce phénomène est traité au chapitre VIII — vécu sur la base d’un modèle culturel occidental.

Quelles que soient les confessions et les cultures, que l’illumination vienne de l’extérieur ou de l’intérieur, la question d’une existence indépendante de la conscience et de sa capacité à fusionner avec une conscience supérieure ne se pose pas au mystique. C’est pour lui une évidence qui ne se met pas en mots et à laquelle son expérience est une réponse suffisante. Le ravissement des grandes mystiques chrétiennes, le satori d’un ascète zen ou la transcendance vécue par l’expérienceur, parmi d’autres, relèvent ainsi d’un schéma similaire. Leurs consciences se sont élevées de façon identique, jusqu’à se trouver au contact d’une même réalité, d’une même Vérité, quoique appréhendée et interprétée à partir de références culturelles différentes. Ces décorporations à teneur mystique, spirituelle ou magique (chamanisme), forment un groupe d’EHC particulier que l’on peut rattacher aux expériences transphénoménales. Il va de soi que les éléments de nature transcendante qui les caractérisent n’entrent pas dans le cadre des EHC « ordinaires », limitées à la sortie de la conscience hors du corps


 

[1] Voir par exemple J-P Costa, Les Chamans, Flammarion, 2001, J. A. GRIM Chamane, guérisseur de l'âme, Presses Pocket, 1993, et A.P. Elkin, Les chamans aborigènes, Le Rocher, 1998.

[2] La qualité de sa recherche spirituelle et son interprétation du phénomène fondée sur ses propres expériences hors du corps, vécues il y a déjà longtemps, situent Jeanne Guesné du côté de la tradition mystique, de l'expérimentation de la Vie en Soi, comme elle l'écrit. On trouvera les références de quelques-uns de ses ouvrages dans la bibliographie en fin de volume.

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