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Extrait du chapitre VII

 

LE SOMMEIL ET LE RÊVE

 

 

Le désir érotique

La théorie psychanalytique de l’interprétation des rêves est également sujette à caution en raison de la primauté qu’elle accorde à la sexualité. Et ce n’est pas le moindre reproche qui est fait à l’œuvre de Freud. Même si l’on ne sous-estime pas l’impact de la pulsion sexuelle sur les comportements humains, il est permit de trouver excessif ce rang donné à la sexualité. Cette omniprésence de la libido dans l’activité onirique est clairement énoncée par le fondateur de la psychanalyse : « Si l’on admet les exigences de la censure comme cause principale de la déformation du rêve, on ne verra rien d’étonnant à ce que presque tous les rêves des adultes se ramènent à l’analyse à des désirs érotiques. »[1] Reste à admettre ces exigences de la censure

La place prépondérante qu’occupe la sexualité dans la théorie freudienne, et plus précisément dans celle du rêve, relève peut-être d’un mécanisme physiologique dont la responsabilité fut attribué un peu hâtivement aux contenus oniriques. Il existe des signes qui, s’ils ne sont formellement établis que depuis un demi-siècle, étaient déjà connus du temps de Freud. Celui-ci aura donc pu les interpréter sur la base de son expérience personnelle.

Michel Jouvet nous en dresse, si j’ose dire, un bref compte rendu[2] : « En 1944, l’Allemand Ohlmeyer décrit chez l’homme — dans un journal de physiologie — un cycle d’érection périodique au cours du sommeil. Ce cycle débute 90 minutes après l’endormissement et les phases d’érection d’une durée moyenne de 25 minutes ont une périodicité moyenne de 85 minutes. Ce sont les caractéristiques exactes des périodes de rêve mais l’érection ne fut pas alors reliée au rêve. »

Je n’ai pas connaissance qu’Ohlmeyer ait fait référence à la composante érotique des rêves, comme le suggérait déjà la théorie de Freud depuis le début du siècle. Soit il n’avait pas lu ses travaux, ce qui pendant cette sombre période se comprend aisément[3]. Soit en était-il informé et, qu’il en partageât ou non la teneur, évitait-il de les citer pour les motifs de sécurité personnelle que l’on imagine.

Il est important de préciser que la traduction physiologique d’une supposée composante érotique du sommeil paradoxal, si l’on souscrit à cette interprétation, n’est pas une exclusivité masculine. Ainsi que le précise Jean Picat[4] : « Le sujet masculin est en érection, tandis que l’on peut constater une congestion clitoridienne chez sa voisine de test. » Inutile donc de se voiler la face puisque cet aspect érotique n’épargne personne, du nourrisson au vieillard, chaque nuit, lors de chacune des phases de sommeil paradoxal ; y compris ceux qui ont fait vœux de chasteté ![5]

Inutile, également, d’en appeler à ces fameux contenus érotique. En effet, les données expérimentales infirment l’interprétation freudienne de l’irruption de fantasmes érotiques dans le rêve. La plupart des rêves recueillis en laboratoire lors d’un stade de sommeil paradoxal n’ont révélé aucun caractère systématique de cet ordre. Au jour de ces nouvelles données, et bien qu’il soit question de sommeil, on ne peut entériner l’ensemble de la théorie freudienne les yeux fermés.


 
[1] Le rêve et son interprétation, page 110, Gallimard, Coll. Folio, 1987.
[2] Le sommeil et le rêve, p. 42, Odile Jacob, 1992.
[3] Peu de temps après l'accession d'Hitler à la chancellerie, le 30 janvier 1933, les œuvres de Freud furent interdites en Allemagne et firent l'objet d'autodafés dès le 10 mai 1933. Malgré le violent mouvement antisémite qui régnait alors en Allemagne de même qu'à Vienne, en Autriche annexée où demeurait Freud, celui-ci patientera jusqu'au 4 juin 1938. À cette date ,il put se réfugier en Angleterre grâce au soutien d'autorités diplomatiques et à la rançon payée aux nazis par la princesse Marie Bonaparte. Il mourra à Londres le 23 septembre 1939.
[4] Le rêve et ses fonctions, p. 47, Masson, 1984.
[5] La présomption d'une énergie vitale qui nous agit est confortée par cette manifestation physiologique, parfaitement banale mais combien symbolique.
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