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Extraits du chapitre 10

 

Les hallucinogènes

 

Le cannabis

 

Le principe actif du cannabis, le tétrahydrocannabinol (THC), est extrait des pieds femelles du chanvre indien (Cannabis indica), du chanvre européen (Cannabis sativa) ou de variétés récentes issues de croisements. Il se consomme sous différentes formes et appellations :

— l’herbe à fumer, composée des feuilles et des sommités fleuries de la plante, contient, après séchage, 4 à 9% de THC. On la désigne sous différents termes[1] : marijuana, marijeanne, ganja, gandia, weed (prononcer ouide), beu, kif, pote, takrouri, maconha, zeb, beuher…

— la résine, obtenue en mélangeant le suc extrait par raclage des feuilles avec de la poudre de plants séchés. Le tout est ensuite compressé en unités d’un kilo découpées, pour la revente, en plaques (100 ou 200gr) ou en savons (250gr). Son taux de THC approche les 30% pour le cannabis dit « afghan ». Elle est couramment dénommée haschisch, mais les usagers lui donnent de multiples noms : hasch, shit, teuch, teuchi, zetla, chocolat, tagga, chira… Incorporée au tabac, elle se fume, comme l’herbe, dans une pipe ou, dans les pays occidentaux, sous la forme du fameux joint (pétard, tarpé, buzz, chichon…). Elle y est plus rarement consommée en mélange avec des aliments, surtout des amuse-gueules et des pâtisseries.

— l’huile, enfin, rarement utilisée dans ces mêmes pays, extraite par pression de la résine peut avoisiner 60% de THC.

 

Les effets du cannabis, plus ou moins puissants selon la dose de THC absorbée, la personnalité du sujet et le contexte, correspondent peu ou prou à ceux de la plupart des hallucinogènes psychédéliques. Parmi les plus habituels on relève une altération de la perception de l’environnement, parfois du schéma corporel, qui à dose élevée aboutit à le voir se déformer, onduler ou se morceler. L’acuité visuelle et auditive est augmentée, les couleurs et les sons bénéficient d’un gain esthétique. La notion de durée s’estompe, le temps s’écoule lentement. Un sentiment d’euphorie prédomine. À terme le sujet sombre dans un profond sommeil.

Les derniers éléments de cette description sont proches du tableau de l’anxiolytique idéal. Et surtout naturel ! ajouteraient les adeptes dont, à titre indicatif, je ne suis pas. Quelques-uns des rares effets secondaires signalés sont d’ailleurs équivalents à ceux de la plupart des anxiolytiques. À savoir, pour certaines catégories de consommateurs, le risque d’une certaine accoutumance psychologique, de même que le développement progressif, pour les plus intoxiqués, d’une paresse physique et intellectuelle, ainsi que de troubles de la mémoire et de l’attention. Toutefois, ces effets secondaires sont souvent reliés à la personnalité du sujet.

Carl Von Linné, le célèbre naturaliste du XVIIIè siècle, introduisit le cannabis dans sa classification en 1753, sous le nom de Cannabis Sativa. Son utilisation est cependant beaucoup plus ancienne, puisqu’il était déjà connu dans l’Antiquité pour posséder des vertus médicinales. Ces vertus étaient mises à profit par les apothicaires du Moyen-Âge et la plante servait aussi, dans le cadre des pratiques de sorcellerie de cette époque, à préparer élixirs et autres philtres dotés de pouvoirs surnaturels[2]. D’ailleurs, vers le milieu du XVIè siècle, dans son Tiers Livre, François Rabelais[3], qui était aussi médecin, évoque le cannabis qu’il baptise Pantagruelion en référence à son célèbre personnage. On le redécouvre, en France, au début du XIXè siècle, dans la foulée de la campagne napoléonienne au Proche-Orient (Égypte et Syrie) par l’entremise de médecins et de militaires du corps expéditionnaire.

En 1845, le docteur Moreau de Tours fait l'expérience du cannabis et publie le premier ouvrage savant consacré à ses effets : Du haschisch et de l'aliénation mentale[4]. Le médecin y subdivise la transe en quatre phases : excitation, hallucinations, extase et sommeil. Il identifie huit composantes psychiques : « un état d'euphorie que certains assimilent au bonheur ; une excitation intellectuelle avec exagération des sentiments et, à la limite, dissociation mentale ; des modifications du temps vécu et de l'espace ; une modification de la sensibilité auditive (de l'acuité musicale notamment) : des idées fixes ; une surexcitation de l'affectivité ; des impulsions souvent liées à la suggestion ; des illusions et des hallucinations. »

Cette description, qui s'inscrivait dans l'optique de la psychopathologie occidentale des aliénistes de l'époque, paraît excessive aujourd'hui. Il est vrai que le titre de l'ouvrage de Moreau de Tours ne faisait pas mystère de ses intentions. Une telle orientation s'oppose aux propriétés « magiques » de l'état modifié de conscience que plus d'une tradition prêtent au cannabis et aux vertus thérapeutiques qu'il induit. Certains de ses principes actifs, à visée analgésique en particulier, sont d'ailleurs remis à l'ordre du jour dans les pays industrialisés. Peut-être permettent-ils de compenser un hypothétique déficit d'anandamide[5], particulièrement chez des patients immunodéprimés ?

Mais, en dépit d'un contexte culturel identique, des nuances d'interprétations peuvent se faire jour d'une personnalité à l'autre. Par exemple, la précédente appréciation de Moreau de Tours diffère nettement de celle de Baudelaire qui, en 1851, décrivit trois phases de l'intoxication par le haschisch. Et si le médecin la situe sur le versant de la folie, le poète y trouve, lui, une source d'inspiration féconde — l'une n'est peut-être pas exclusive de l'autre... Il n'est qu'à lire comment Baudelaire rendit compte de sa propre expérience :

 

Vous avez entendu parler vaguement des merveilleux effets du haschisch... Cela suffit à vous jeter dès le commencement dans un état anxieux... La plupart des novices, au premier degré d'initiation, se plaignent de la lenteur des effets ; ils les attendent avec une impatience puérile... (Puis) c'est d'abord une certaine hilarité, saugrenue, irrésistible, qui s'empare de vous... Les mots les plus simples, les idées les plus triviales prennent une physionomie bizarre et nouvelle...
La seconde phase s'annonce par une sensation de fraîcheur aux extrémités, une grande faiblesse ; vous avez, comme on dit, des mains de beurre... Les sens deviennent d'une finesse et d'une acuité extraordinaires. Les yeux percent l'infini. L'oreille perçoit les sons les plus insaisissables au milieu des bruits les plus aigus.
Les hallucinations commencent. Les objets extérieurs prennent des apparences monstrueuses... Puis ils se déforment, se transforment, ils entrent dans votre être ou bien vous entrez en eux... Les sons ont une couleur, les couleurs ont une musique... Vous êtes assis et vous fumez ; vous croyez être assis dans votre pipe, et c'est vous que votre pipe fume ; c'est vous qui vous exhalez sous la forme de nuages bleuâtres... De temps en temps la personnalité disparaît... Maintenant vous planez dans l'azur du ciel immensément agrandi. Toute douleur a disparu... Tout à l'heure, l'idée du temps disparaîtra complètement...
La troisième phase, séparée de la seconde par un redoublement de crise, une ivresse vertigineuse suivie d'un nouveau malaise, est quelque chose d'indescriptible. C'est ce que les orientaux appellent le kief ; c'est le bonheur absolu. Ce n'est plus quelque chose de tourbillonnant et de tumultueux. C'est une béatitude calme et immobile. Tous les problèmes philosophiques sont résolus... L'homme est passé Dieu...
Quand, le lendemain matin, vous voyez le jour installé dans votre chambre votre première sensation est un profond étonnement. Le temps avait complètement disparu. Tout à l'heure c'était la nuit, maintenant c'est le jour[6].

 

Quelques-unes des descriptions de l'auteur des Fleurs du mal présentent une correspondance frappante avec ce que nous connaissons de certains états modifiés de conscience d'allure transcendante : « la personnalité disparaît… toute douleur a disparu… vous planez dans l'azur… quelque chose d'indescriptible… béatitude calme et immobile… tous les problèmes philosophiques sont résolus… le temps avait complètement disparu ». On retrouve aussi de telles correspondances, on le verra, dans les transes induites par d'autres hallucinogènes psychédéliques.

Signalons enfin que l’état modifié de conscience qui résulte de l’intoxication cannabinique dépend essentiellement de trois critères : la teneur en THC, le contexte de la consommation et les effets qu’en attend le sujet. En d’autres termes, les propriétés de l’inducteur chimique, le rôle suggestif de l’environnement et celui de l’autoconditionnement en accord avec les valeurs partagées par le groupe, sont des facteurs dont la synergie influera sur la qualité de la transe. Plus largement, ce sont des paramètres communs à l’induction de toutes les transes psychédéliques.


[1] Les dénominations sont pléthoriques, tombent rapidement en désuétude, désignent parfois indifféremment l'herbe ou la résine, et varient d'un groupe de consommateurs à l'autre, d'un fournisseur à l'autre, d'une région à l'autre, voire selon les différents quartiers d'une même ville.

[2] La légende du vol des sorcières, à califourchon sur un balai, est probablement inspirée du récit de leurs transes induites par de mystérieux onguents agissant par voie transcutanée. Voir M. Harner, Hallucinogènes et chamanisme, chap. VIII.

[3] Le Tiers Livre, Éd. A. Colin, Paris, 1962.

[4] G. Lapassade, Les états modifiés de conscience, p. 58.

[5] En 1994 un groupe de chercheurs franco-italiens découvrit une nouvelle hormone sécrétée par des neurones cultivés in vitro, présentant de fortes similitudes avec le THC. Ils appelèrent cette molécule anandamide en référence au sanskrit ananda qui signifie félicité. Il est donc probable que nous fabriquions nous-mêmes, en cas de besoin, une hormone de félicité ayant des effets voisins de ceux du haschisch. Est-ce bien légal ?

[6] Le vin et le haschich, dans Lapassade, op. cit, p. 59.

 

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