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Extraits du chapitre 2

LES ÉTATS MODIFIÉS DE CONSCIENCE

 

 

Des phénomènes collectifs

 

Les EMC abordés par la suite se rapportent à l’expérience individuelle d’une perception modifiée de la réalité ordinaire. Mais des EMC peuvent être vécus simultanément par plusieurs individus, formant parfois des groupes importants. Il sera donc intéressant d’achever cette présentation en consacrant quelques lignes à ces phénomènes collectifs.

Dans nos sociétés modernes, un idéal puissant, ou dérisoire selon les goûts, à l’occasion augmenté d’un décorum élaboré, est un coproducteur d’EMC efficace sur un groupe savamment conditionné. L’ascendant d’un orateur charismatique, pour reprendre les termes de Ludwig, contribue au renforcement de l’induction. C’est l’exemple des meetings politiques et autres grands-messes idéologiques. Le subtil conditionnement du discours assené par un guide suprême aboutit à l’unanimité dans la soumission à ses idées ; des idées auxquelles le fan(atique) est généralement gagné d’avance. Relevons que les manifestations paroxystiques auxquelles donnent lieu les funérailles des martyrs d'une cause ou d'une autre, tiennent aujourd'hui le haut de l'affiche dans le domaine des phénomènes de masse susceptibles de modifier l'état de conscience des participants.

Il en va de même pour nombre de rencontres sportives et de concerts de musique moderne. Le seuil de suggestibilité y est parfois fortement abaissé par un apport de toxiques (alcool ou stupéfiants). En fonction des quantités en cause et des sensibilités individuelles (idiosyncrasies), ces substances seront des inducteurs directs ou, pour le moins, des catalyseurs efficaces. Peuvent également être considérés comme tels les slogans et les cris d’enthousiasme, d’allégresse, de colère, de haine, de vengeance... psalmodiés à tue-tête, en boucle infinie.

On assiste ainsi à des transes de foule impressionnantes que l’on apparente volontiers à des phénomènes d’hystérie collective. Il n’est qu’à visionner certaines obsèques de personnalités idolâtrées, particulièrement celles des « martyrs » d’une idéologie religieuse ou politique. Ces transes résultent d’un processus de remaniement des comportements individuels en faveur d’un modèle unique. L’individu délaisse temporairement son état de conscience ordinaire au profit de l’état de conscience du groupe ; sa personnalité se dissolvant dans une personnalité collective, uniforme, spécifique à l’entité foule. Ce comportement a été étudié et fort bien décrit, il y a plus d'un siècle, par le médecin et sociologue français Gustave Le Bon (1841-1931), dont les travaux eurent une influence notable sur un certain Sigmund Freud.

Loin de tels excès, des groupes ethniques attachés à la préservation de leurs traditions exploitent encore certains EMC collectifs, dans des contextes et vers des objectifs bien définis : cérémonies initiatiques marquant les étapes de reconnaissance sociale (de l’enfance à l’âge adulte, par exemple), incantations propitiatoires (moisson, pluie, prospérité du village), rituels de guérison (transes des chamans), rites mixtes : curatifs, initiatiques et même revendicatifs (cultes Vaudou, Vodun fon, Macumba, Umbanda, Candomblé, Santería, Bori[1], etc.). Il ne fait pas de doute que ces pratiques renouent le lien entre l’homme et la conscience suprême que ces peuples attribuent aux divinités du monde transphénoménal ; une terminologie d’ailleurs utilisée par John Grim dans son livre[2] sur le chamanisme sibérien et celui des Indiens Ojibwa d'Amérique du Nord.

Ajoutons encore que toutes les civilisations ont concédé un rôle capital à la musique et à la danse. Mais seules quelques rares sociétés traditionnelles, isolées dans leur évolution de toutes les influences que connurent les sociétés occidentales, sont parvenues à en préserver au mieux les sonorités et les rythmes initiaux. Certaines de leurs pratiques comportent des vécus de transes, individuelles et collectives, soutenus par des rythmes musicaux transmis de générations en générations. La fonction sociale de ces rites et de ces rythmes y reste de la première importance.

Dans les pays présumés plus développés, cette mémoire des rythmes originels, quoiqu’elle se soit estompée, n’a peut-être pas été complètement refoulée. Ces rythmes y vibrent encore discrètement mais, à l’occasion, reprennent possession de l’individu de façon paroxystique. En ce sens, les fièvres du samedi soir (ou d’autres soirs) ne répètent-elles pas, généralement pour la tranche d’âge la plus jeune, des comportements hérités de la nuit des temps ? Ces soirées mêlant musique et danse s’expriment dans nos sociétés modernes sous la forme d’un violent bombardement sensoriel et constituent, à leur façon, des rituels de transes générateurs d’EMC. Mais ici, la recherche d’une connexion avec les forces invisibles de la nature n’a plus lieu d’être, l’homme civilisé est persuadé de les avoir domestiquées ! Par-delà cette erreur d’appréciation, l’absorption de toxiques (alcool et/ou drogues), en plus de l’influence de la fatigue, amplifie le potentiel inducteur propre à ces contextes et conduit trop souvent à des EMC extrêmes aux conséquences redoutables, souvent dramatiques. Cet effroyable fléau ampute ces mêmes pays d'une part conséquente de leurs germes d'avenir[3].


 

[1] Le Vaudou est un culte pratiqué à Haïti, le Vodun fon au Bénin, le Macumba, l'Umbanda et le Candomblé au Brésil, le Santería à Cuba, le Bori au Niger et au Nigeria.

[2] Chamane, guérisseur de l'âme, Presses Pocket, 1993.

[3] Il suffit de consulter les statistiques des accidents de la circulation pour constater l'ampleur de l'hécatombe dont est victime, particulièrement les nuits de fin de semaine, la jeunesse des pays industrialisés.

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