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Extraits du chapitre 4

 

L'expérience de mort imminente

 

Un état intermédiaire

 

La mort, on l’a noté au précédent chapitre, n’est pas un phénomène foudroyant, qui frappe d’un seul coup l’organisme dans son ensemble. Reste que, même sous la forme d’un événement étalé dans le temps, le résultat demeure identique et l’irréversibilité une règle immuable. Ceci posé, nous sommes malgré tout fondés à penser que l’objectivité imposerait, chaque fois, de replacer cet événement dans ses véritables limites temporelles. « Il est mort, vous dit-on, il y a une demi-heure. » Cette formulation n’est pas tout à fait exacte puisque, lorsque cette annonce est faite, le sujet n’est le plus souvent que partiellement mort. La plus grande partie de son organisme est encore vivante, sinon aucun prélèvement d’organe ne serait jamais possible. Même s’il y a peu de chance de le voir revenir à la vie il serait donc plus juste d’annoncer, si l’on ne craint pas de passer pour un original : « Son corps a commencé à mourir voici une demi-heure. » Autre chose est de dire ce qu’il est advenu de sa conscience…

Qu’en est-il donc de nos expérienceurs ? Du moins ceux qui rapportent une EMI après un épisode critique. Étaient-ils encore en vie ou vraiment morts ? C’est sans doute la première des questions pour qui s’intéresse au thème des EMI même si, à mon avis, elle n’est pas exprimée en termes adéquats. Et pour cause, puisque notre système de pensée ne nous laisse d’autre choix que mort ou vivant. Alors qu’il faudrait plutôt s’interroger selon la formulation du précédent paragraphe : avaient-ils commencé à mourir ? Bien que les chrétiens puissent y opposer les exceptions du Christ et de Lazare, il est de règle de considérer la mort comme un voyage sans retour. D’ailleurs, à la question de savoir si les expérienceurs étaient morts, la logique scientifique et le bon sens se rejoignent pour répondre par la négative arguant que la mort est un phénomène irréversible. Mais il faut parfois se méfier tant de la logique scientifique que du bon sens…

Le progrès des techniques de réanimation permet de récupérer des patients engagés dans un processus jugé, voici peu, comme irréversible. Ainsi, tel qui, hier, était considéré comme mort, conserve-t-il quelque chance, aujourd’hui, d’être recensé au nombre des vivants. Au-delà de la prouesse médico-technique, de tels cas, qui réunissent quasiment tous les signes objectifs de la mort, montrent combien la frontière entre vie et trépas reste difficile à évaluer. La difficulté essentielle vient indubitablement de notre incapacité à délimiter avec précision le seuil d’irréversibilité du processus de la mort.

S’il est des EMI pour lesquelles ce processus s’est révélé réversible, science et bon sens estiment que les expérienceurs n’étaient qu’en état de mort apparente ; en d’autres termes, ils étaient encore en vie. Le raisonnement sur lequel s’appuie cette opinion est pour le moins réducteur puisqu’il n’admet d’autre choix, on le sait, que la vie ou la mort. En fait, il semble que l’on se trompe de débat ou que certains des termes de ce débat n’ont pas été pris en compte. Peut-on encore parler de vie chez un sujet pour lequel la mort cérébrale, en principe irréversible, ne fait aucun doute ? Pourtant, de très rares expérienceurs, de même que des non-expérienceurs, en sont revenus ! Donc ils n’étaient pas morts… mais ils n’étaient pas davantage vivants.

Avant d’être réanimés, ils se trouvaient bel et bien engagés dans le processus de la mort, parfois dans un coma de phase IV (coma dépassé ou coma carus) : abolition de la conscience, arrêt cardiaque et respiratoire, aréflexie, silence cérébral, etc. Pour ces expérienceurs on ne peut qu’être réticent à l’idée d’une mort simplement apparente, d’un vague état de non-vie transitoire. À moins de définir plus précisément cette notion de non-vie. Ce qu’a fait Lyall Watson qui suggère l’existence, au niveau cellulaire, d’un état intermédiaire, baptisé goth, dont nous pourrions étendre les caractéristiques à l’organisme tout entier, cette immense colonie de cellules spécialisées (dixit Jean Hamburger au chapitre précédent) :

 État qualitativement distinct à la fois de la vie et de la mort. C’est un état d’anonymat, tel qu’il se manifeste dans les cellules cultivées qui sont proches de la limite Hayflick[1]. Ces cellules ne sont pas vivantes au sens normal, car elles ont perdu l’identité de l’espèce à laquelle elles appartenaient autrefois ; mais elles ne sont pas mortes non plus, car elles continuent à présenter un grand nombre d’activités ayant toutes les caractéristiques de la vie. Elles diffèrent des cellules vivantes du sang et des cellules mortes de la peau en ce qu’il leur manque les qualités d’organisation de leur espèce. Cette absence d’un système dynamique est le trait prédominant du troisième état qu’on ne peut appeler ni la vie ni la mort mais qui existe vraiment en propre et a besoin d’un nom. Je propose que nous l’appelions goth[2].

Souscrivant à la conception vitaliste, moyen terme entre la croyance et la science, nous pouvons nous représenter ce système dynamique, dont l’absence caractérise l’état de goth, comme l’équivalent de cette Énergie fondamentale qui, sous l’impulsion de la Supra-Conscience, suscite la vie et la conscience dans la matière. Une Énergie fondamentale qui a momentanément quitté le corps de l’expérienceur mais vibre encore, faiblement peut-être, sur la même fréquence. Ainsi, restée en phase avec le support physique qu’elle animait, est-elle en mesure d’y préserver un minimum de fonctions végétatives (cardio-vasculaire, pulmonaire, rénale, hépatique…). Dans cet état de goth, lorsque vie et mort se confrontent et se confondent, la conscience s’égare dans une terra incognita où la réanimation offre parfois encore quelque chance de récupération. Ce fut le cas de ces expérienceurs revenus à leur corps avant que leur progression dans cet ailleurs ne les ait amenés au-delà du seuil d’irréversibilité. Au-delà de cette limite à partir de laquelle le signal spécifique de l’Énergie fondamentale n’est plus capté par les récepteurs organiques.

On retiendra donc que les expérienceurs, particulièrement ceux qui ont vécu une EMI dans une situation critique avérée, étaient engagés dans le processus de la mort. S’ils n’étaient pas biologiquement morts, ils n’étaient pas davantage vivants, on l’a dit, mais dans un état semblable à l’état de goth qui vient d’être décrit. Un état intermédiaire, à comparer au Bardo du Bouddhisme tantrique, dont l’interprétation vitaliste suggère l’existence d’une Énergie fondamentale capable d’animer la matière et d’y susciter la conscience, mais aussi de s’en abstraire temporairement… ou définitivement.


 

[1] Les cultures expérimentales portant sur des cellules embryonnaires humaines montrent que celles-ci ne peuvent se reproduire au-delà d'une cinquantaine de génération. C'est la limite Hayflick, du nom de son découvreur, le biologiste Leonard Hayflick, qui, avec son confrère Paul Moorhead, fut le premier, en 1961, à observer ce déterminisme cellulaire dans des expérimentations in vitro.

[2] Histoire naturelle de la vie éternelle, Albin Michel, 1976, page 42.

 


 

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