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Extraits du chapitre 7

 

Le sommeil et le rêve

 

Rêves et psychanalyse

 

Michel Jouvet, en décrétant que le sommeil est le gardien du rêve, prend avec humour le contre-pied du postulat de Freud qui attribuait au rêve la charge de gardien du sommeil. En effet, le père de la psychanalyse concevait le rêve comme le contexte de l’accomplissement symbolique d’un désir refoulé. Sa réalisation serait impossible à l’état de veille pour différentes raisons, habituellement d’ordre moral. D’ailleurs, ce rôle de gardien du sommeil serait mis en péril par le cauchemar qui résulterait, a contrario, d’un rêve ayant échoué dans son but d’accomplir en imagination, et de manière symbolique, le désir refoulé. Ainsi, la révélation brutale de ce dernier, sous la forme d’un cauchemar, provoquerait l’angoisse du dormeur et son réveil.

Cette théorie invérifiable — on ne voit guère comment la réfuter — offre le premier rôle à des pensées latentes inaccessibles à la conscience de veille ; tout le moins difficilement compréhensibles d’elle. Avant d’être incorporées aux rêves ces pensées seraient préalablement déguisées, déformées, afin d’en supprimer les éléments anxiogènes, de façon à désamorcer les conflits éventuels que leur révélation dans l’état risquerait d’engendrer. Plus simplement, et dans la pratique, au lieu de rêver que vous êtes en train de comploter pour évincer votre supérieur hiérarchique, ce cher M. Dupont dont vous lorgnez le poste, vous rêverez par exemple que vous traversez courageusement un fleuve à la nage, le seul pont utilisable ayant été détruit. Du pont, il ne reste plus rien et vous avez malgré tout réussi à gagner l’autre berge ! Ce genre d’interprétation basée sur le calembour est un peu facile, certes, mais encore à l’ordinaire de certains psychanalystes. Cela étant, ne soyez surtout pas culpabilisé si vous faite un rêve de cette teneur car on peut le soumettre à bien d’autres interprétations.

Si la théorie de Freud, en offrant au rêve une fonction d’équilibration, est plutôt séduisante, son charme ne suffit pas à dissimuler quelques faiblesses. Ne serait-ce tout simplement, on l’indiquait, parce qu’elle est irréfutable. L’interprétation du langage symbolique de l’inconscient reste une « science » des plus spéculatives et, au final, la traduction psychanalytique de ce langage symbolique, élaboré à partir du travail du rêve : censure, condensation, déplacement, déformation[1]..., reste du domaine théorique.

Freud s’est également attaché à démythifier le caractère prémonitoire de certains rêves, et de façon fort élégante là encore. S’inspirant de sa théorie du rêve — accomplissement symbolique d’un désir refoulé —, il estime que celui-ci permettrait au rêveur de résoudre en imagination un problème inextricable à l’état de veille. Par la suite, le sujet serait conduit par cette espèce d’autoprogrammation inconsciente à réaliser dans les faits les buts qu’il s’était fixé en rêve. De cette façon, lorsque la situation se (re)présente dans la réalité, le souvenir inconscient de la solution envisagée en rêve s’en trouverait en quelque sorte stimulée et l’intéressé l’appliquerait tout naturellement. Non sans qu’il s’étonne, après réflexion, de la qualité prémonitoire de ce rêve qui lui avait bel et bien indiqué que cela se passerait ainsi. C’est en quelque sorte la notion de prédiction autoréalisatrice mise en œuvre par l’inconscient du sujet lui-même.

Cette explication est sans doute pertinente pour certains rêves prémonitoires, mais elle ne peut s’appliquer à l’ensemble de cette catégorie de rêves ; les exceptions sont trop nombreuses. Car, contrairement à la théorie freudienne de l’interprétation des rêves, bien des rêves d’allure prémonitoire, la plupart du temps à caractère banal, ne procèdent d’aucun désir refoulé. Imaginons cette fois-ci que vous veniez de rêver d’une tempête et qu’à votre réveil l’image d’un arbre déraciné soit encore présente à votre esprit. Peu après, en prenant votre petit déjeuner, vous entendez à la radio qu’une tempête a dévasté une grande partie du pays. Extraordinaire coïncidence, penserez-vous. Jamais, un seul instant, vous n’imaginerez que l’origine de ce cataclysme est à rechercher dans un quelconque désir de votre part. Mais si vous y tenez vraiment rien ne vous interdit d’interpréter votre rêve dans une grille freudienne ou dans une autre[2], en vous servant éventuellement de la symbolique de l’arbre déraciné et de celle de la tempête. Puisque le désir du dormeur ne semble guère se justifier, la question de savoir si l’on a affaire, dans ce genre de rêve, à une simple coïncidence ou à une authentique prémonition impliquerait l’examen de faits beaucoup plus circonstanciés. Nous verrons d’ailleurs par la suite qu’il est des contenus de rêves dont la qualité prémonitoire est de loin plus évidente.


 

[1] Censure, condensation et déplacement sont les trois principaux mécanismes du travail du rêve. La censure évite la reproduction au cours du rêve de certaines scènes enfouies dans l'inconscient, empêchant ainsi l'émergence d’événements, accompagnés de leurs affects, de façon trop manifeste; la censure est défectueuse lors d'un cauchemar. La condensation permet à plusieurs pensées d'être évoquées dans une même représentation mentale (les scènes visuelles du rêve) et, à l’inverse, une même pensée pourra être diversement représentée. De plus, peuvent s'y mêler d'autres élaborations mentales déplacées de leur contexte originel. Ce déplacement permet d'insérer des fragments psychiques dans des contenus mentaux n'ayant pas de rapport apparent avec leur thème initial, toujours dans le but de masquer le sens véritable du rêve. Voir à ce propos S. Freud, Le rêve et son interprétation, Gallimard, Coll. « Folio », 1987.

[2] Pour Jung le rêve procède d'une fonction pédagogique et préventive. En projetant dans le conscient des scènes issues de l'inconscient (y compris de l'inconscient collectif), et dont le message est explicite, le rêve tente d'avertir clairement l'individu. Son mobile vise donc à compenser d'éventuels penchants qui lui seraient préjudiciables ou de mauvaises décisions. L'acquisition de cette connaissance lui permettrait également de préserver l'équilibre de sa personnalité, ce qu'exprime d'une certaine façon la théorie de reprogrammation de Michel Jouvet.

 

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