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ANNEXE 1

 

L’expérience de mort imminente

 

 

Regroupés sous la dénomination États Modifiés de Conscience, EMC en abrégé, certains phénomènes soulignent la capacité de la conscience de s’affranchir du domaine habituel de la réalité. Les plus représentatifs de ces EMC ont pour cadre le sommeil et le rêve, la méditation, la relaxation, l’hypnose, les transes hallucinogènes et, surtout, certains vécus à l’approche de la mort ou d’un danger mortel. En ce cas, et aux derniers degrés du processus, la conscience du sujet évolue dans un univers dont le réalisme serait supérieur, selon les témoins, à celui de la réalité ordinaire, la réalité de notre quotidien. Libérée de ses attaches corporelles, cette conscience découvrirait alors son immortalité…

L’objectif de cette annexe est de dresser le portrait du phénomène situé aux degrés ultimes de la pyramide des états modifiés de conscience : l’Expérience de Mort Imminente, EMI en abrégé. Un rapide historique sera suivi d’une description du contexte à partir duquel se développe le phénomène. Ses caractéristiques et les interprétations scientifiques qu’on lui oppose occuperont ensuite l’essentiel du propos. L’exposé se limitera aux grandes lignes, suffisantes à l’informa­tion dans le cadre du présent livre. Le lecteur désireux d’approfondir le sujet pourra éventuellement se reporter à mes précédentes publications, de même à celles explicitement signalées dans la bibliographie.

 

Un bref historique

 

Parmi les vestiges pariétaux laissés par nos lointains aïeux, nous disposons peut-être de peintures rupestres témoignant de leur connaissance des expériences de mort imminente. Faute de pouvoir vérifier cette intuition[1] nous pouvons néanmoins certifier que cette connaissance était acquise depuis fort longtemps. L’Épopée de Gilgamesh, souverain de la cité d’Uruk[2] en Mésopotamie, dont on situe le règne aux alentours du troisième millénaire avant notre ère, nous éclaire sur la croyance dans la survie qui avait cours à cette époque. Gravé sur des tablettes d’argile[3] datées de 4700 ans environ, ce récit poétique, manifestement inspiré par une expérience transcendante analogue à une EMI, est le plus ancien texte évocateur de cette croyance. S’agissant aussi de l’un des tout premiers témoignages de la langue écrite, il souligne l’importance que l’homme attache depuis la nuit des temps au thème de la survie. En outre, de l’avis d’experts, il est fort probable que le mythe  auquel renvoie ce long poème ait inspiré certains passages de la Bible : Genèse (I-III), Ézéchiel (XXVIII), livre de l’Ecclésiastique (XVI, 24, à XVII, 14). C’est sans doute à la prégnance de ce même thème de la survie que l’on doit les récits mythiques d’auteurs grecs de l’Antiquité (Platon, Plutarque, Plotin) qui, à leur tour, ont fait allusion à ces EMI évocatrices d’une autre réalité.

Par la suite, le manichéisme superstitieux du Moyen-Âge imprégnera fortement la plupart des récits, comme ceux que Grégoire 1er, pape de 590 à 607, consacrera à ces phénomènes dans ses Dialogues. La production littéraire sur le sujet, évidemment plus conséquente à partir de l’invention de l’imprimerie, se poursuivra jusqu’à nos jours par la publication de multiples récits autobiographiques[4]. Certaines célébrités, elles-mêmes, ont témoigné du vécu d’une EMI, tels Carl Gustav Jung, Curd Jurgens, Arthur Koestler, Elisabeth Taylor, Sharon Stone ou encore Philippe Labro. Le septième art n’est pas en reste, non plus, et L’expérience interdite (1990), de Joël Schumacher, reste à ce jour l’œuvre cinématographique la plus significative.

En dépit de l’accumulation des témoignages, la science s’est montrée plutôt apathique et ce n’est qu’à partir de 1975, à la faveur de la parution de La vie après la vie, que l’on commence timidement à se préoccuper du phénomène. Signé par un étudiant en médecine américain, Raymond Moody, ce livre popularisera les expériences de mort imminente sous la dénomination Near Death Experience (expérience à l’approche de la mort), NDE en abrégé. Le travail d’investiga­tion de Moody, devenu psychiatre, relance l’intérêt pour un thème qui n’a jamais cessé de hanter l’imaginaire humain. De nombreux témoignages d’expérienceurs[5] y mettent en exergue cette notion d’un au-delà auquel la NDE donnerait accès. Si les études et les comptes rendus se multiplient rapidement dans les pays anglo-saxons, surtout aux Etats-Unis, il en va autrement au pays de Descartes. On y reste franchement réfractaire à entreprendre une investigation sérieuse jusqu’à la fondation de l’association IANDS-France, en 1987, par l’anthropologue Évelyne-Sarah Mercier[6].

 

 

Le contexte de la recherche

 

 

Recensés parmi les premières archives écrites de l’humanité, les témoignages d’EMI proviennent de tous lieux de la planète, quelle que soit la culture considérée. Si l’analyse de multiples récits a mis en lumière l’influence de la culture sur le contenu de l’expérience, son déroulement n’en suit pas moins un schéma relativement uniforme ; ce que nous vérifierons plus loin. Nous ne disposons, à ce jour, que d’une seule référence quant à la fréquence du phénomène en fonction d’une zone géographique et d’une culture précises. Mais s’agissant d’un sondage, réalisé en 1982 par l’institut Gallup, sa fiabilité reste sans doute contestable. Il en ressort que huit millions d’Américains auraient vécu une EMI, soit environ 3% de la population des États-Unis. Reporté à quelques pays européens, ce taux d’expérienceurs représenterait approximativement 1,2 million de sujets pour l’Espagne ; 1,8 million pour l’Italie, la France et le Royaume-Uni et 2,4 millions pour l’Allemagne. La Chine, quant à elle, compterait plus de 40 millions d’expérienceurs ! Bien que ces évaluations puissent sembler exagérées, la fréquence du phénomène au sein de la population mondiale est loin d’être négligeable. Et même à diviser les chiffres par trois, ce qui est très raisonnable, l’estimation aboutirait à un recensement de l’ordre de 60 millions d’expérienceurs sur la planète.

Longtemps, on a cru que le contexte inducteur d’une EMI était celui d’une situation critique dont l’issue fatale, souvent jugée inévitable, épargnait finalement la victime. Dans les premiers temps de la recherche contemporaine, cette opinion a conduit les enquêteurs américains à limiter leurs investigations aux services de soins spécialisés : urgences, réanimation, soins intensifs, chirurgie cardio-respiratoire… De fait, les résultats des premières enquêtes semblaient confirmer que ce type de vécu était intimement lié aux conséquences d’une affection au pronostic vital ou à une conjoncture le laissant présager : coma dépassé, traumatisme crânien sévère, infarctus du myocarde, accident anesthésique, noyade, chute, écrasement, électrocution, etc. Ces études[7] dénombraient environ 40% de patients qui, ayant connu de telles situations critiques, présentaient des éléments caractéristiques d’une EMI. Toutefois, des évaluations plus récentes indiquent que seulement 10 à 20% des sujets de cette même catégorie la décrivent[8]. Par delà ces écarts de pourcentages, quelques spécialistes estiment que l’ensemble des échantillons serait concerné par un taux bien plus élevé. D’après eux, si tous les sujets ne témoignent pas d’une EMI peu après l’avoir vécue, c’est parce qu’un mécanisme de refoulement en aurait effacé toute trace de leur mémoire. Cette hypothèse n’est pas à négliger car des remémorations postérieures de plusieurs jours au vécu d’une EMI ont été signalées[9].

Par la suite, les nouvelles orientations de la recherche confirmèrent l’existence et la spécificité de ce mystérieux phénomène, dont certains doutaient encore. Elles eurent surtout le mérite d’infirmer l’idée d’un contexte inducteur exclusivement pathologique, potentiellement fatal. En effet, au fil de l’accumulation des témoignages, il apparut qu’une expérience de mort imminente pouvait se produire en dehors de toute proximité d’un danger mortel. On découvrit que le phénomène se déclenchait alors soudainement au cours d’une séance de relaxation, de méditation, de yoga, de sophrologie, pendant une phase du sommeil, à l’occasion d’une frayeur subite, d’un orgasme, d’un état de stress paroxystique ou, tout simplement, de façon spontanée sans qu’un événement inducteur explicite soit identifié. De ce fait, la dénomination expérience de mort imminente ne convenant plus, il aurait été préférable d’évoquer, par exemple, une expérience transcendante, une expérience de la lumière ou toute autre formulation mieux adaptée. Hélas, il était trop tard, l’usage l’ayant largement divulguée.

À ce jour il reste difficile d’évaluer le taux de survenue d’une EMI en fonction de la présence ou non d’un danger mortel. Comme on l’a indiqué, les enquêtes initiales se sont orientées vers le recueil des témoignages au chevet de patients supposés avoir approché la mort. De sorte que les données concernant ces expériences atypiques, hors de toute imminence de la mort, ont été marginalisées. Une estimation personnelle, quoique fondée sur un échantillon de taille modeste, incite à penser que le pourcentage de ces vécus atypiques est plus élevé qu’on le soupçonne, peut-être supérieur à celui des EMI « conventionnelles ».

Une expérience de mort imminente, souvent décrite comme un état d’expansion illimitée de la conscience, se répercute par un accroissement de la sensibilité spirituelle. Ceci expliquerait que dans un environnement historique particulier, le bénéficiaire d’une telle ouverture de l’esprit ait pu être désigné par ses contemporains comme un prophète, un illuminé ou encore un éveillé[10]. Par la suite, il est très probable que des disciples, n’ayant jamais expérimenté par eux-mêmes cette transcendance, aient fondé une religion sur la base de leurs propres interprétations des enseignements du Maître. L’essence de ces enseignements est d’ailleurs parfaitement conforme aux récits contemporains d’expériences de mort imminente.

 

Les caractéristiques de l’EMI

 

Afin de faciliter la présentation du phénomène, la plupart des auteurs, depuis Moody, ont regroupé ses traits les plus significatifs au sein d’un modèle standard. Celui-ci permet d’en apprécier toutes les facettes, sachant néanmoins que la chronologie des différentes phases varie d’un témoignage à l’autre et que le chevauchement de ces mêmes phases est un trait commun. De plus, la probabilité de rencontrer un récit mettant en scène l’ensemble des spécificités de ce modèle est quasiment nulle. En effet, le répertoire de la plupart des témoignages se situe dans une fourchette de trois à six caractéristiques, pour un total de onze[11], échelonnées sur quatre étapes :

– La phase somatosensorielle (1 à 3), concerne le recueil d’in­formations présumées perçues par les sens.

– La phase autoscopique (4 et 5), au cours de laquelle le sujet évoque une conscience extracorporelle qui observe et mémorise.

– La phase transcendante (5[12] à 10), lorsque cette même conscience expérimente un type de réalité sans correspondance avec nos repères spatio-temporels habituels.

– Les répercussions (11), caractérisées pour l’essentiel par un remaniement de la hiérarchie des valeurs de référence antérieures.

Préalablement à l’exposé des traits essentiels du phénomène, retenons qu’une EMI est considérée, par ceux qui l’ont vécue, comme une expérience ineffable. Les limites de notre vocabulaire s’opposent à décrire de manière satisfaisante la palette des émotions éprouvées. D’où un recours fréquent à la métaphore. Par ailleurs, les expérienceurs la gratifie d’un fort sentiment de réalité, au point que certains affirment que « c’était plus réel que la réalité de tous les jours ».

 

1 — Perte de conscience et perception de sa propre mort

Quel que soit le contexte inducteur, la perte de conscience s’avère l’événement inaugural. Il n’est pas rare que le sujet dont la conscience reste malgré tout opérationnelle, ce qui n’est pas le moindre paradoxe, se persuade d’être mort ; une évidence plus nette encore lorsque cette perception intervient au cours de la phase autoscopique. Pour autant, il n’en ressent pas une profonde tristesse, plutôt un étonnement curieux et compatissant. Parfois il entend le diagnostic de son décès énoncé par un médecin ou par un témoin.

 

2 — La disparition de la douleur et la sensation de paix

Si la disparition de la douleur caractérise habituellement la perte de conscience, elle est accompagnée ici d’un sentiment de paix, de légèreté, de bien-être, d’harmonie… prémices de la séparation corps/conscience.

 

3 — Les éléments sonores

De rares expérienceurs font part de l’audition de bruits et de sons déplaisants : bourdonnements, carillonnements, sifflements, sirènes, rafales de vent, craquements, grincements... Quelquefois, il s’agit de mélodies plutôt agréables, de musiques célestes d’une qualité incomparable. Mais le plus souvent aucun épisode sonore n’est signalé. La plupart des sujets insistent alors sur la qualité exceptionnelle du silence qui accompagnait les premières étapes de leur expérience.

 

4 — La décorporation ou phénomène autoscopique

D’un point de vue rationnel, il est impensable que la partie consciente d’un individu se déplace à l’extérieur de son corps. Pourtant, c’est bien ce qui nous est proposé dans de très nombreux récits d’EMI. Et ce phénomène de décorporation est d’autant plus troublant lorsque des témoins présents sur les lieux corroborent le récit des événements rapportés par l’expérienceur. Celui-ci découvre son corps et son environnement à partir d’un endroit situé en dehors de son enveloppe physique, à une hauteur qui varie de quelques dizaines de centimètres à plusieurs mètres. Il flotte au-dessus de son corps, souvent au niveau du plafond, et, doté d’une extraordinaire vision à 360 degrés, observe le cours des événements. Dans les structure sanitaires, il s’agit de procédures de réanimation et d’actes chirurgicaux, quelquefois de visites faites par ses proches.

Au cours de leur décorporation, des expérienceurs disent avoir connu des phénomènes paranormaux : passage à travers la matière (murs, lit, personnel soignant), perception d’événements se déroulant à grande distance ou dans une pièce contiguë, lecture télépathique de la pensée de personnes présentes en ces lieux ou à côté de leur propre corps inanimé, visions de scènes de leur vie future, etc.

 

5 — Le parcours dans un lieu sombre

La sensation de flotter se poursuit par une progression ascendante dans un lieu sombre : tunnel, vallée, tuyau ou tube gigantesque, couloir, entonnoir, espace vide et sans limites, etc. Lors de cette phase de transition, la rapidité du déplacement varie de la vitesse d’un ascenseur à celle de la lumière. En général, le sujet estime simplement que « ça allait très vite ». Une fois franchi le tunnel, certains se meuvent à la vitesse de la pensée : il suffit de penser à un lieu pour s’y trouver dans l’instant. L’attention de beaucoup d’expérienceurs est attirée par un minuscule point lumineux, dans un lointain infini…

 

6 — La rencontre avec des guides ou des défunts

Des expérienceurs disent avoir ressenti la présence d’un ou plusieurs accompagnateurs rassurants, clairement identifiés à des guides pour d’autres. Ce sont généralement des proches décédés, quelquefois aussi de parfaits inconnus. La communication se déroule de façon instantanée, grâce à un échange télépathique de pensées et de sentiments particulièrement efficace.

 

7 — La perception de la lumière

Une intense luminosité blanc-dorée, « mille fois plus puissante que le soleil », apparaît soudain. Souvent, cette lumière ineffable se découvre progressivement à partir d’un minuscule point lumineux, jusqu’à remplir l’espace d’une clarté sans égal : tout est lumière, y compris l’expérienceur. Celui-ci, malgré la puissance de cette indescriptible lumière n’est pas aveuglé.

 

8 — Fusion dans la lumière et amour inconditionnel

Très vite, une présence est associée à la lumière, on évoque parfois un être de lumière. Il s’en dégage une tendresse et une bonté infinies. Puis c’est une déferlante d’amour d’une puissance incommensurable qui submerge l’expérienceur. À son retour, il éprouvera les plus grandes difficultés à la décrire. Cet amour inconditionnel ne peut s’exprimer avec des mots, et l’usage des superlatifs montre vite ses limites. Seule une faible proportion de témoins vit cette expérience de fusion inénarrable, environ 10% d’après Ring (1978), au cours de laquelle ils éprouvent un sentiment de symbiose avec tout l’univers, d’omniscience, de lucidité totale. Quelques-uns affirment avoir retrouvé un lieu familier, quitté depuis peu…

L’être de lumière est fréquemment identifié à Dieu, à un messager divin ou à un personnage emblématique du panthéon de la religion de l’intéressé. Il ne fait aucun doute que ces apparitions sont en relation avec sa propre culture. En revanche, elles perdent toute signification de cet ordre aux degrés ultimes. Pour les très rares illuminés arrivés jusque là, le concept du Dieu des religions semble alors bien dérisoire : présent en chacun, Il n’appartient à personne.

 

9 — Le panorama de la vie et le jugement

Sans que l’expérienceur ne fasse le moindre effort de volonté ou de mémoire, une rétrospective de sa vie défile devant ses yeux. Il perçoit les menus détails de chaque scène et en ressent toutes les émotions, les siennes tout autant que celles des autres protagonistes. Ainsi juge-t-il objectivement des conséquences de ses actes. À l’occasion, cet examen de conscience est introduit par une question précise posée par l’entité lumineuse : « Qu’as-tu fait de ta vie ? ». Au demeurant compatissante, la lumière fait quelquefois preuve d’un humour moqueur, qui tend à relativiser la portée de certains événements.

 

10 —La frontière et le retour dans le corps

Le terme de l’expérience est généralement figuré par la vision d’une frontière symbolique : barrière, grille, porte, fleuve, orée d’un bois, montagne, ravin, etc. ou par une soudaine prise de conscience : souvenir des proches laissés en arrière, sentiment de responsabilité à leur égard (enfants), notion d’une œuvre, d’un destin ou d’une vie inachevés, etc. Ce sont parfois les guides qui accompagnent l’expérien­ceur qui l’invitent à retourner à la vie. Mais assez souvent la décision vient de l’être de lumière, avec ou sans le consentement du sujet.

Il est fréquent que le retour soit décrit comme une étape particulièrement pénible, dominée par le regret. Et plus douloureuse encore pour ceux qui réintègrent un corps affecté par la maladie ou par de graves blessures. Ce regret, lié à la déception de ce brutal renvoi du paradis, est entretenu par le constat d’un corps désormais trop étriqué pour héberger une conscience qui, voici peu, occupait et contenait tout l’univers... Soulignons en passant que ce retour dans le corps, sur ordre de la lumière, est certainement à l’origine de ce mythe du renvoi du paradis tel que décrit dans la Genèse, par exemple.

 

11 — Les changements objectifs

Intégrer et accepter un tel vécu, tenter de le comprendre, n’est pas chose facile. Le partager avec d’autres l’est encore moins. Le plus souvent, l’expérienceur ne laisse rien transparaître dans son comportement et des années peuvent s’écouler avant qu’il ne se décide à en parler. Sa réticence n’est pas seulement motivée par la crainte du ridicule ou de l’enfermement psychiatrique, mais aussi par le caractère indicible d’un phénomène forcément inaccessible aux non initiés. Cependant, peu après avoir réintégré son corps, il tente parfois d’évoquer son incroyable aventure. Il s’agit de vérifier quelques éléments entr’aperçus lors de l’exté­riorisation de sa conscience. Mais ce genre d’audace se heurte à la défiance du personnel soignant et de l’entourage. Le déni est une réaction habituelle, lorsqu’on ne lui oppose pas, carrément, un diagnostic de trouble hallucinatoire. La certitude d’avoir connu un phénomène impénétrable à l’entendement de ses contemporains s’en trouve renforcée d’autant. Il est persuadé qu’en aucun cas il n’a été victime d’une hallucination, bien au contraire tout ceci était parfaitement réel. Par la suite, mis en confiance, il ne manque jamais de souligner la lucidité extraordinaire dont sa conscience témoignait lors de ce « moment magique ».

En raison de l’incompréhension que suscite l’indicibilité de son vécu, l’expérienceur juge inutile, voire dangereux, de communiquer sur un thème qui pourrait le conduire dans un service psychiatrique ; une prudence parfaitement légitime, si l’on en juge par certaines hospitalisations abusives[13]. N’empêche, elle prolonge le délai séparant son EMI du récit qu’il dévoilera éventuellement, un jour ou l’autre, à un enquêteur ayant sa confiance. Mais plus l’intervalle de temps s’allonge, plus diminueront les chances de vérifier les éléments probants : détails de la scène, description des machines, des instruments, des intervenants, bribes de conversation, etc. Non parce que ces éléments probants s’effaceraient de la mémoire du sujet, bien au contraire, mais faute d’en retrouver les protagonistes en mesure de témoigner.

Pour en venir aux changements à proprement parler, leur liste est extrêmement touffue. Sans entrer dans le détail, les répercussions d’une EMI s’apparentent à une espèce de lavage de cerveau positif. Positif dans le sens où le comportement de l’expérienceur tend à rejeter toute conduite sociale susceptible de nuire à ses contemporains, de même qu’à l’environnement au sens large. Toutefois, gare aux tableaux idylliques qui sont décrits çà et là, car ce chemin de sagesse est un trajet au long cours que très peu effectuent intégralement, et rarement d’un pas rapide. Nombre de ces éveillés potentiels se satisfont de la théorie, la pratique d’une solidarité humaniste étant un art fort délicat dans nos sociétés. Les années défilent, le souvenir et la nostalgie de l’expérience demeurent vivaces, et les enseignements qu’ils en avaient reçus sommeillent toujours en eux. Mais à l’occasion d’une rencontre fortuite ou d’une autre expérience transcendante, les germes du renouveau peuvent resurgir et initier un remaniement plus prononcé.

Ce remaniement intéresse essentiellement, comme indiqué, les comportements générateur d’injustice ou dommageables de quelque façon à autrui. Il se manifeste également par un intérêt accru pour ce qui est alors qualifié d’essentiel, le domaine du superflu devenant de plus en plus vaste pour l’expérienceur modèle. En résulte une attention particulière pour les thèmes spirituels, écologiques et de santé publique, de même que pour les problèmes de précarité sociale. La relation humaine devient une priorité et, parallèlement, se développe un rejet du pouvoir et de l’argent, de l’esprit de compétition, de la vanité de l’apparence et de la valorisation de l’ego. En gros, l’expé­rienceur est davantage porté vers la coopération que vers la compétition, davantage orienté vers l’Être que vers l’Avoir, vers le dedans que vers l’enrobage. Mais seule une minorité d’expérienceurs, il faut le dire encore, accède à une telle forme de sagesse. Ils ne s’en frottent pas moins aux dures réalités du quotidien. En effet, cette nouvelle philosophie de vie n’est pas sans conséquences sur la qualité des relations avec les proches ou le milieu social et professionnel. Divorces, séparations, déménagements, changements d’emploi consécutivement à une EMI ne sont pas rares. S’il est difficile d’en évaluer l’incidence réelle, comparativement au taux des divorces dans la population générale, on peut penser que les répercussions d’une EMI accentuent les dissensions et les motivations sous-jacentes.

D’autres indices du changement consécutif à une EMI sont à signaler. Une soif de connaissances accrue, par exemple, peut mener certains expérienceurs à reprendre un cycle d’études jadis interrompu. Par ailleurs, la grande majorité d’entre eux, sinon tous, affirme ne plus craindre la mort. Ils considèrent désormais le terme de la vie comme un simple passage d’un état à un autre, vers une nouvelle destinée. Cette redéfinition de la mort, dont ils estiment avoir parcouru les premières étapes, revivifie le sens de leur existence et constitue, en quelque sorte, le pôle énergétique du changement. Au vu des précédents éléments, la connaissance de ce phénomène et de ses répercussions sur la trajectoire de vie des intéressés s’avère un formidable outil de prévention du suicide.

Quelques-uns, par ailleurs, estiment posséder un sixième sens beaucoup plus développé qu’auparavant. Il semble que cette particularité soit en relation avec l’émergence, consécutive à une EMI, de facultés paranormales plus ou moins notables. Ainsi des témoignages évoquent des notions récurrentes de télépathie, clairvoyance, précognition, rétrocognition, sorties hors du corps et autres pouvoirs de guérison. Enfin, il n’est pas sans intérêt de relever qu’une proportion non négligeable d’expérienceurs avouent un faible pour l’idée de la réincarnation.

 

La plupart des caractéristiques énumérées ci-dessus, y compris les répercussions, s’appliquent à d’autres états modifiés de conscience transcendants. C’est le cas de l’extase mystique et de son équivalent oriental, l’éveil de la kundalini, qui succède à certains exercices de yoga dans le cadre d’un entraînement spécifique. De tels EMC peuvent également être induits fortuitement par des séances de sophrologie ou d’hypnose, voire, de façon plus tragique, par ce dramatique « jeu » du foulard pratiqué par des adolescents ignorants du danger encouru, comme de la nature spirituelle du phénomène induit. Ce jeu consiste en effet à induire une expérience transcendante par strangulation et l’on compte, à ce jour, plusieurs dizaines de jeunes victimes en France sans que, à ce jours, les autorités ne s’émeuvent outre mesure[14].

 

En conclusion de ce descriptif sommaire, il convient d’ajouter que les EMI ne sont pas toujours aussi positives que le suggère le précédent modèle. En effet, on recense grosso modo 5% de témoignages qui mettent l’accent sur des perceptions franchement désagréables : frayeur, angoisse, sentiment d’abandon. Parfois il s’agit carrément de vécus infernaux, dont les victimes décrivent des scènes terrifiantes faisant intervenir monstres et démons menaçants. Malgré tout, dans la grande majorité des cas, l’expérience finit par prendre un tour positif. Le plus souvent, l’apparition de la lumière ou d’un personnage salvateur vient mettre un terme à cet horrible épisode. Si rien ne permet d’expliquer l’occurrence de ces expériences négatives, des hypothèses restent permises. Pour ma part, je pense que ces expériences désagréables sont en relation avec des atteintes organiques douloureuses ou avec des sentiments négatifs (haine, rancœur, colère, vengeance, jalousie, etc.) qui interviendraient au tout début de l’EMI, au cours de la phase somatosensorielle. Ces éléments négatifs participeraient à façonner le vécu initial, avant même l’intervention d’éléments apaisants (sensation de bien être, guides, paysages paradisiaques, lumière). Lors d’une réanimation efficace dès ces premiers instants, ces éléments négatifs seraient les seuls à avoir eu le temps de prospérer et d’être mémorisés. En effet, l’intéressé n’a pas encore connu le degré suivant, dont la charge positive aurait pu annihiler ces aspects négatifs. De sorte qu’un nombre appréciable d’EMI pourrait dissimuler des traits négatifs mais, par le biais d’un mécanisme de refoulement, seuls les aspects positifs ultérieurs resteraient en mémoire.

Quoi qu’il en soit de cet hypothétique mécanisme de refoulement, nous ne disposons à ce jour d’aucune explication rationnelle quant à la signification de l’expérience de mort imminente. Un bref tour d’horizon des modèles explicatifs suffira à nous persuader que les différents secteurs scientifiques concernés n’ont pas réussi à décrypter les processus biologiques ou psychologiques en cause.

 

Les interprétations scientifiques[15]

 

La science est assurément le secteur de la connaissance le plus habilité à donner son avis sur le Comment des modalités d’une EMI. Cependant, l’étiquette métaphysique qu’elle a collé d’emblée sur le dossier se répercute dans un a priori défavorable à son égard. Et quand cette étiquette se réfère à la psychiatrie, c’est une véritable marque d’infamie qui frappe l’expérienceur. Par ailleurs, la vieille recette réductionniste, qui consiste à résoudre un problème d’envergure en le tronçonnant en plusieurs parties, est ici source de confusions et d’erreurs. Enfin, produire une interprétation de l’expérience de mort imminente à partir d’une seule discipline scientifique, comme c’est généralement le cas, laisse à penser que le phénomène relève d’un modèle explicatif unique. Ce qui est loin d’être fondé.

Les explications scientifiques des EMI sont généralement fournies par des médecins et des psychologues. Certains avancent des hypothèses susceptibles de participer à la compréhension du phénomène, sinon d’alimenter un débat passionnant. Quelques-uns, en revanche, apportent des réponses dont le caractère définitif s’oppose à tout échange d’idées constructif. Mais quelle que soit la façon dont ces interprétations sont présentées, elles se distinguent avant tout par une réelle méconnaissance du dossier.

 

1) Les hypothèses psychologiques

et psychiatriques

 

Mythomanie collective et élaboration consciente

Souvent, le profane se demande si les expérienceurs ne mentiraient pas. Soit à titre individuel, afin de forcer le trait sur le caractère exceptionnel du danger encouru, soit carrément de manière concertée dans le cadre d’une mystérieuse organisation. Un gigantesque canular en somme.

Passons sur cette hypothèse du canular qui, à une telle échelle et depuis aussi longtemps, est complètement invraisemblable. Mais pourquoi, effectivement, ne pas penser que les expérienceurs mentiraient sincèrement, sans se concerter ? Car survivre à un danger mortel n’est tout de même pas chose banale. La principale objection à cette explication s’impose avec évidence : des dizaines de milliers de personnes disséminées sur la planète, laissant libre cours à leur imagination, ne pourraient, et n’auraient pu à travers les siècles, décrire la même expérience de façon aussi homogène.

 

L’état de semi conscience

Partant du constat que l’ouïe reste fonctionnelle jusqu’à un stade de coma très avancé — c’est le dernier de nos sens à disparaître —, certains en déduisent qu’un sujet en apparence inanimé peut entendre et enregistrer, de manière plus ou moins consciente, ce qui se passe autour de lui. Dès qu’il reprendrait ses esprits il serait alors en possession d’une reconstruction mentale de la scène, à laquelle il souscrirait aussitôt.

Simple, sinon simpliste, cette explication de la vision autoscopique n’a d’autre assise que la bonne foi de ceux qui la proposent. Ce qui est tout de même un peu court pour servir la démonstration. Il aurait été préférable que ses auteurs procèdent préalablement à une enquête auprès de patients ayant vécu une EMI. Ils auraient remarqué que ces personnes rapportent bien plus que de simples impressions auditives ; ce que l’on concède volontiers pour la phase somatosensorielle. D’ailleurs, des expérienceurs qui ont connu consécutivement les deux situations, semi conscience et EMI, ont nettement différencié la première comme étant de nature exclusivement auditive. Ils disent être restés dans le brouillard et avoir vaguement entendu ce qui se passait autour d’eux. Mais, c’est essentiel, ils estiment que leur EMI était totalement différente, parfaitement réaliste. D’autre part, les sensations douloureuses disparaissent pendant une EMI et le souvenir qu’en garde l’expérienceur est plutôt agréable. Ce qui n’est pas le cas de l’état de semi conscience, épisode plutôt cauchemardesque, pendant lequel les douleurs persistent de façon plus ou moins aiguë et qui témoigne de l’inquiétude, voire de l’angoisse, éprouvée à ce moment-là.

 

Une certitude inconsciente d’immortalité

Sigmund Freud soutenait que l’homme est inconsciemment persuadé de son immortalité. Cette conviction est supposée le rassurer en lui permettant d’affronter une existence dont l’échéance ainsi dédramatisée ne le terroriserait plus incessamment. L’idée d’un tel mécanisme de défense face à la mort a été reprise afin d’expliquer la fonction d’une EMI.

Outre que l’on peut s’interroger sur la pertinence et la consistance de cette pensée magique d’immortalité, l’inadéquation de ce modèle est évidente. En effet, les EMI ne sont pas exclusivement décrites par des sujets ayant approché la mort ou ayant cru s’en être approchés. De même que tous ceux qui ont approché la mort n’ont pas témoigné d’une EMI, contrairement à ce que l’on pourrait déduire de cette théorie freudienne. Lorsqu’une EMI n’est pas engendrée par la proximité d’un risque mortel, on ne voit pas pourquoi l’inconscient du sujet mettrait en place ce qui serait alors une mascarade, afin de le rassurer face à un danger de mort qui n’existe pas.

 

L’accomplissement d’un désir

Nous sommes ici en présence d’une variante de la thèse précédente, qui suggère qu’en fonction d’a priori personnels l’être humain idéaliserait l’événement de sa propre mort. Il ne s’agit plus d’une représentation liée à un mécanisme inné, propre à l’espèce, comme le laissait entendre Freud, mais d’une représentation inconsciente élaborée au fil de l’évolution individuelle. En ce sens, chacun d’entre nous, tout au long de sa vie, mettrait au point le scénario d’une mort personnalisée et dédramatisée. Au terme de la vie, et en conséquence de cet auto-conditionnement, se formeraient les images mentales d’une scène élaborée et enregistrée depuis longtemps.

Il est inutile de démonter cette explication point par point. Retenons simplement qu’il est impossible, ici également, que l’accom­plissement d’un désir conduise tout un chacun à vivre une expérience aussi homogène. De plus, il suffit d’interroger les expérienceurs pour s’apercevoir que l’idée qu’ils s’étaient forgés de leur mort ne correspond pas à ce qu’ils ont vécu.

 

Dépersonnalisation et psychoses délirantes

Appliquée aux EMI, la dépersonnalisation est la version psychiatrique d’un mécanisme de défense face à la mort qui privilégie la scission du Moi. Mais cette hypothèse ne mène pas très loin, elle non plus, car cette dissociation de la personnalité s’apparente avant tout à un grave trouble d’allure schizophrénique. Ce qui ne correspond guère à une réaction de défense adaptée face à un risque mortel. Et puis, surtout, cette interprétation ne rend absolument pas compte du réalisme de l’expérience ni de la clarté mentale revendiquée par le sujet.

Certains pensent que des psychoses dotées d’un potentiel hallucinatoire et délirant extrêmement riche, essentiellement d’allure schizophrénique là aussi, expliqueraient quelques-uns des traits d’une EMI. Mais la schizophrénie, quelle que soit l’une de ses multiples formes, présente une symptomatologie que l’on ne peut confondre facilement avec le tableau d’une EMI ; à la condition, bien entendu, d’avoir étudié celle-ci. Le polymorphisme et l’incohérence des hallucinations et des idées délirantes, qui sont le lot de cette grave maladie, s’opposent à la relative uniformité des récits d’EMI et de même, là encore, au réalisme et à la lucidité dont témoignent les expérienceurs.

 

L’EMI reproduit la naissance

La naissance est considérée par certains psychanalystes, disciples d’Otto Rank, comme le traumatisme originel infligé à l’être humain ; l’ultime traumatisme étant celui de sa mort. D’après ce modèle, ces deux traumatismes majeurs, situés aux frontières de l’existence, seraient la matière du scénario d’une superproduction mentale qui s’imposerait aux derniers instants de la vie. Mais l’idée que le tunnel, puis l’arrivée dans la lumière, figurent les phases d’un accouchement ne résiste pas à l’examen. D’abord, très peu de témoignages autorisent ce type de comparaison car le déroulement d’une EMI ne suit pas une chronologie stricte, du passé vers l’avenir. Par ailleurs, d’un point de vue neurologique, l’immaturité anatomique du cerveau du nouveau-né rend improbable la conservation du souvenir de sa naissance. De sorte qu’un adulte qui vit une EMI ne bénéficierait d’aucun repère mnésique lui permettant de reproduire cet événement. Cela étant, sur le plan symbolique, une EMI s’apparente effectivement à une re-naissance.

 

2) Les hypothèses neurochimiques

 

Des scientifiques mettent en cause la responsabilité de différents agents chimiques dans l’induction et le déroulement d’une EMI. Si l’adéquation de certaines hypothèses est discutable, d’autres en revanche pourraient fournir une explication partielle du phénomène. Elles offrent en tout cas une piste de recherche intéressante.

 

a) Les substances neurotropes à visée thérapeutique

Il existe une grande variété de molécules présentant une affinité marquée pour le tissu nerveux, on les appelle neurotropes. D’origine naturelle ou synthétique, ces molécules entrent dans la composition de nombreuses spécialités pharmaceutiques. Les plus fréquemment citées afin de rendre compte d’une EMI sont les anesthésiques et les drogues utilisées pour leurs vertus sédatives et/ou analgésiques, dont certains psychotropes — des substances ayant une activité sur le psychisme.

Reste que les récits de patients auxquels on a administré de telles substances, essentiellement des anesthésiques ou des sédatifs, n’ont pas grand chose en commun avec ceux de nos expérienceurs. Les opiacés, dont la morphine, possèdent un puissant pouvoir sédatif mais, selon la posologie, induisent aussi délires et hallucinations. L’impression d’assister à une représentation souligne l’aspect irréel des scènes perçues par le sujet qui, il n’est pas rare, estimera avoir fait un rêve bizarre, sinon un cauchemar.

Par ailleurs, on s’est rendu compte que les neurotropes, et plus particulièrement les psychotropes, diminuent la fréquence du phénomène ou en modifient profondément le déroulement, voire en interdisent la survenue (Ring 1978, Sabom 1982). C’est le cas de ce patient qui, en état de décorporation, a vu l’infirmière lui faire une injection intraveineuse de sédatif. Son expérience s’est interrompue à l’instant même où le produit a pénétré dans ses veines. De plus, le fait que la grande majorité des expérienceurs n’a jamais été en contact avec des substances neurotropes démontre, s’il en était besoin, qu’elles ne peuvent contribuer à une explication d’ensemble des EMI.

La Kétamine, un anesthésique non opioïde, passe pour un cas particulier, ses effets hallucinogènes ayant parfois donné lieu à des descriptions évocatrices d’une EMI. En fait, elles s’apparentent davantage à celles d’une expérience psychédélique : visions et sons étranges, colorés, déformés… événements fantastiques, sensation de voler, sentiment de toute puissance, etc. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’elle est devenue une drogue prisée des amateurs les plus inconscients de rave party : c’est la kéta ou vitamine K, encore appelée kit-kat, ket, Mister K ou simplement K. Ses effets secondaires peuvent s’avérer extrêmement pernicieux : amnésie sévère, tendance dépressive, bouffée délirante, indifférence affective, hallucinations récurrentes, etc. Ceci dit, un complément d’enquête, dans la foulée de l’étude du psychiatre britannique Karl Jansen, permettant une évaluation plus fine des propriétés « planantes » de la Kétamine serait la bienvenue, particulièrement en ce qui concerne le métabolisme cérébral de la molécule.

De toute façon, là encore, la Kétamine ne rend pas compte du tableau d’ensemble des EMI, ni de la lucidité mentale des expérienceurs qui, pour la quasi intégralité, n’ont jamais été en contact avec cette substance. Toutefois, au plan de l’induction du phénomène, on ne peut exclure l’éventuelle coresponsabilité d’une molécule endogène[16] de structure apparentée. Ce pourrait être le cas de certaines endopsychosines, des neuromédiateurs[17] qui sont des équivalents endogènes de la Kétamine et se fixent sur des récepteurs analogues.

En somme, concernant les neurotropes, il est impossible d’agréer une interprétation qui ne s’applique ni à l’ensemble des expérienceurs, ni à l’intégralité du phénomène qu’ils ont vécu. Si les neurotropes en étaient la cause il faudrait en déduire que tous les expérienceurs auraient pris de telles substances. Ce n’est évidemment pas le cas. Et puis surtout, comme on l’a indiqué, il est démontré que pour la plupart ces molécules tendent à limiter, à dénaturer ou à interdire l’expression d’une EMI.

 

b) Le rôle des neuromédiateurs

Le cerveau participe à la synthèse de messagers chimiques, les neuromédiateurs, dont la finalité est d’assurer à l’organisme la meilleure adaptation aux contraintes des milieux intérieur et extérieur. Des médecins ont suggéré que le déclenchement d’une EMI résulterait de la variation du taux de certains neuromédiateurs. On sait par ailleurs que l’organisme humain réagit à la douleur et au stress par une production de substances analgésiques et sédatives extrêmement efficaces, les morphines endogènes : endorphines, enképhalines et dynorphines, comparables à des morphines naturelles — le rôle d’autres neurotransmetteurs, telles que la sérotonine et la mélatonine, a également été avancé ; nous venons aussi d’évoquer les endopsychosines. Partant de ce modèle, il était permis d’imaginer une réponse physiologique efficace contre le stress de l’agonie ou celui d’un danger mortel imminent par une réaction de cet ordre. Rien n’interdisait, de surcroît, de penser que des effets secondaires de type hallucinatoire s’ensui­vaient.

Les conclusions d’une expérimentation portant sur les vertus anti-douleur de la béta-endorphine, injectée dans le liquide céphalo-rachidien de patients volontaires en phase terminale d’un cancer, ont effectivement montré que celle-ci « semble posséder la plupart des caractéristiques du sulfate de morphine »[18], l’analgésique synthétique de référence. Elle est donc réellement active contre la douleur mais, et c’est ici que cette explication atteint ses limites, elle induit simultanément un état de somnolence profond au terme duquel réapparaissent les douleurs.

Ainsi qu’on l’a indiqué, on ne peut négliger la probabilité qu’un neurotransmetteur, encore à découvrir (le glutamate semble un candidat intéressant), agisse à la manière d’un cofacteur dans le déclenchement d’une EMI. Mais peut-être faudrait-il plutôt invoquer un cocktail de neuromédiateurs ?

 

c) Les modifications du taux des gaz sanguins

Si des scientifiques estiment qu’une expérience de mort imminente résulte d’une variation du taux sanguin de certaines neurohormones, d’autres penchent plutôt pour une perturbation de constantes chimiques non hormonales.

– Anoxie et hypoxie cérébrales

L’anoxie désigne la baisse notable, voire l’arrêt, de la distribution d’oxygène sanguin dans les tissus. Lorsque cette baisse est modeste on parle d’hypoxie. Les conséquences de l’hypoxie cérébrale ont été étudiées dans des conditions expérimentales, au cours desquelles des volontaires étaient enfermés dans un caisson étanche appauvri en oxygène. Les résultats vérifient ce que l’on savait déjà de l’ivresse des sommets : lorsque l’apport en oxygène au cerveau diminue, la confusion et le délabrement des facultés mentales s’installent. Un tableau qui est en contradiction manifeste avec l’efficience de l’activité mentale et la lucidité décrites par les expérienceurs.

Toutefois, il se pourrait que passé un certain seuil anoxique les choses aillent différemment. C’est l’exemple évoqué plus haut, de ce jeu du foulard qui, par strangulation, vise à stopper l’oxygénation cérébrale jusqu’à la perte de conscience afin d’induire un « super voyage dans le cosmos » analogue à une EMI. L’anoxie semble donc y jouer un rôle initial mais, d’après l’hypothèse présentée dans ce livre, c’est avant tout l’atteinte d’une zone très délimitée du cerveau qui est en cause. Et l’anoxie pourrait n’être qu’un facteur parmi d’autres susceptible d’y contribuer.

 

— L’hypercapnie

L’hypercapnie correspond à l’élévation du taux de dioxyde de carbone ou gaz carbonique (CO2) dans les tissus. Dans les années cinquante, sous la direction d’un psychiatre américain, L.J. Meduna, les conséquences de l’augmentation du CO2 cérébral ont fait l’objet d’une évaluation expérimentale. Les cobayes devaient respirer un mélange gazeux composé de 30% de CO2 pour 70% d'O2. Par comparaison, l'air que nous respirons (77% d'azote, 22% d'oxygène et 1% de gaz divers) ne contient habituellement pas de CO2 — si l’on ne tient pas compte de la pollution ! Quelques sujets ont effectivement rapporté des descriptions proches de celles d’une EMI (vision d’une lumière, impression de flotter hors de leur corps, etc.). Attention toutefois car, au vu de ce que l’on sait aujourd’hui des intoxications par le CO2, il est probable que ces personnes aient vécu une EMI parce qu’elles se trouvaient réellement proches du seuil critique de la mort, contexte privilégié du déclenchement de ce phénomène. Là encore, l’hypothèse de l’atteinte d’une structure cérébrale précise est à envisager sérieusement.

 

3) Les hypothèses neurologiques

 

L’héautoscopie

Voici une mystérieuse et rarissime affection qui, pour certains médecins, rendrait compte de la sensation d’extériorisation relevée dans la plupart des EMI. Les deux tableaux sont pourtant bien différents. Au cours d’un épisode héautoscopique le patient voit un double de lui-même, diaphane et incolore, le plus souvent limité au visage ou au buste. Cette réplique se situe à un mètre environ dans le même plan que le sujet dont elle mime parfaitement les gestes, à la façon d’un reflet dans une glace. Or le fait d’observer une copie partielle de soi-même, de manière consciente, et d’interagir avec celle-ci est à quelques chose près l’inverse de ce que décrivent les expérienceurs : ils observent leur corps depuis l’extérieur, pas un fantôme depuis l’intérieur de ce même corps. De plus, la personne sujette à des crises d’héautoscopie avoue une impression d’irréalité qui s’oppose au vif sentiment de réalité éprouvé par l’expérienceur. Remarquons cependant qu’on ne voit guère comment expliquer, dans un cadre scientifique, par quel mécanisme neurologique le système sensoriel d’un individu est capable de lui restituer la vision de son propre double... La piste de cette énigmatique héautoscopie croise peut-être celle qui mène aux expériences de mort imminente ?

 

L’épilepsie

L’épilepsie est une affection neurologique aux causes diverses et aux formes variées. Il est peu probable qu’un observateur possédant un minimum de connaissances de cette maladie et du thème des EMI puisse se laisser abuser. Tout d’abord, les expérienceurs ne présentent pas un taux d’antécédents épileptiques plus élevé que la moyenne de la population. Par ailleurs, on a répertorié des EMI pour lesquelles l’EEG signalait une activité cérébrale très ralentie, voire nulle. Ce qui n’est pas le cas de cette tempête corticale qu’est la crise d’épilepsie, dont la signature à l’EEG est caractéristique.

Il n’en demeure pas moins qu’une forme particulière d’épilepsie acquise, l’épi­lepsie temporale[19], exprime parfois des traits comparables à ceux d’une EMI. On y trouve, entre autres caractéristiques, une dissolution de la conscience propice à de curieuses hallucinations visuelles. Celles-ci rappellent fortement certaines impressions et visions décrites par les expérienceurs. Des analogies apparaissent également dans les crises d’épilepsie partielles liées a des problèmes irritatifs du lobe temporal. Une telle localisation semble un indice de tout premier plan dans la perspective de futures recherches sur les modalités d’induction d’une EMI. Cette piste neurologique pourrait donc s’avérer particulièrement féconde.

Au terme de cette revue, force est de constater que les interprétations de la science sont très éloignées de ce que l’on présente comme des démonstrations irréfutables. L’arrogance et la rigidité dont elles témoignent parfois font obstacle à une explication dépassionnée de la question des EMI. Bien sûr, face à la perspective d’une forme de survie sous-jacente aux expériences de mort imminente l’embarras de certains scientifiques parmi les plus sceptiques est compréhensible. Et il ne fait aucun doute que la brèche ouverte dans la muraille du paradigme par les récentes avancées de la neurologie n’est pas de nature à le dissiper.


[1] Il est toutefois intéressant de noter que Jean Clottes et David Lewis William (Les chamanes de la préhistoire) attribuent l’inspiration de ces peintures à la tradition de la transe chamanique, relevant elle-même de mécanismes strictement neurologiques. Cette thèse ne s’oppose pas à l’occurrence d’autres contextes non rituels, dont les expériences de mort imminente, susceptibles d’induire des états modifiés de conscience analogues à la transe des chamans.

[2] Aujourd’hui Warka, dans le sud de l’Irak. On ne sait si Gilgamesh a réellement existé ou s’il s’agit d’un personnage de légende. Le récit, en revanche, indique clairement que les expériences transcendantes étaient connues des érudits de l’époque.

[3] On prétend que de nombreuses tablettes, sinon toutes, ont disparu lors des pillages du musée de la civilisation de Bagdad et des musées de province intervenus à la faveur du chaos engendré par l’offensive américaine d’avril 2003. Des copies sont toutefois conservées au British Muséum de Londres.

[4] Dans la bibliographie en fin d’ouvrage, le caractère autobiographique de quelques ouvrages est explicitement signalé en caractères gras.

[5] Ce néologisme inspiré de l’anglais experiencer, qualifie la personne qui a vécu une expérience de mort imminente ou une expérience transcendante

[6] IANDS-France (http://www.iands-france.org) est affiliée à l’International Association for Near Death Study (Association Internationale pour l’étude des états proches de la mort).

[7] Voir en particulier Ring (Sur la frontière de la vie) et Sabom (Souvenirs de la mort). Cf. bibliographie.

[8] Une étude menée sous la direction du médecin néerlandais Pim Van Lommel, parue dans The Lancet du 15 décembre 2001 (vol. 358, page 2040), portant sur 344 personnes ayant connu un épisode de mort clinique suite à un arrêt cardiaque, indique un taux de 12% de NDE avérées et de 6% de NDE superficielles.

[9] Voir par exemple L’autre réalité, L’au-delà, page 82, le témoignage de l’EMI vécue en différé par Perrine.

[10] Le lien entre les EMI et la fondation des religions est abordé au chapitre VII.

[11] Le présent tableau a été développé dans La vie à corps perdu, puis résumé dans L’autre réalité, l’au-delà. Ce découpage arbitraire en onze phases pourrait fort bien, selon la sensibilité de l’observateur, en compter le double, voire davantage.

[12] La cinquième caractéristique est une étape de transition, commune aux deux phases.

[13] Voir par exemple au chapitre IV de L’autre réalité, l’au-delà, le témoignage de Perrine.

[14] Voir l’annexe 3 pour de plus amples informations.

[15] Cette section est pour l’essentiel empruntée à La vie à corps perdu, page 235 et suiv.

[16] Se dit d’une substance fabriquée par l’organisme ou d’un mécanisme induit par celui-ci.

[17] Messagers chimiques dont la production est commandée par le cerveau.

[18] Article paru dans The Lancet le 19 janvier 1980.

[19] Aujourd’hui, la notion de crises épileptiques partielles de séméiologie complexe recouvre, entre autres, celles d’épilepsie temporale et d’épilepsie partielle.

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